(inspirés de Walter Mignolo, María Lugones, Gloria Wekker, Boaventura de Sousa Santos, Nelson Maldonado Torres)

1. Le colonialisme n’est pas un événement passé, mais un ordre du monde toujours présent.

2. L’universel occidental est une fiction de pouvoir.

3. Les savoirs situés sont tout aussi valides que les savoirs dominants.

4. Le corps et l’émotion sont des lieux de connaissance.

5. Décoloniser, c’est réapprendre à sentir, pas seulement à penser.

6. La réparation passe par la réciprocité et la redistribution.

7. La libération est collective, pas individuelle.

Pour Nelson Maldonado-Torres, la décolonialité n’est pas seulement une opposition aux forces qui cherchent à déshumaniser ou à détruire, mais un profond désir d’éviter la mort et l’effacement d’autrui. Il précise que « Si nous ne parlons pas d’abolition et de réparations, nous ne parlons pas vraiment de décolonisation. » (Countering the Coloniality of Peace and Justice)

Les dix thèses sur la colonialité et la décolonialité

par Nelson Maldonado-Torres (pdf)

Première thèse : « Le colonialisme, la décolonisation et les concepts connexes génèrent anxiété et peur. » Parler de colonialisme et de décolonisation dérange profondément, car cela remet en cause des structures, des identités et des privilèges — ce qui génère peur et anxiété, et freine souvent la transformation.

Deuxième thèse : « La colonialité est différente du colonialisme, et la décolonialité est différente de la décolonisation. » Le colonialisme est un système historique, la colonialité est la structure qui continue après. La décolonisation est un processus politique, la décolonialité est une transformation profonde et continue des systèmes et des savoirs.

Troisième thèse : « La modernité/colonialité est une forme de catastrophe métaphysique qui naturalise la guerre. » Maldonado-Torres dit que la modernité coloniale a détruit notre manière de reconnaître l’humanité, ce qui rend normales des formes permanentes de violence — une guerre diffuse, intégrée au fonctionnement du monde.

Quatrième thèse : « Les effets immédiats de la modernité/colonialité comprennent : la naturalisation de l’extermination, de l’expropriation, de la domination, de l’exploitation, de la mort prématurée et de conditions pires que la mort, telles que la torture et le viol. » Cette thèse dit que la modernité coloniale rend normales des formes extrêmes de violence, allant de l’exploitation jusqu’à des conditions de vie destructrices ou mortelles.

Cinquième thèse : « La colonialité implique une transformation radicale du pouvoir, du savoir et de l’être, menant à la colonialité du pouvoir, à la colonialité du savoir et à la colonialité de l’être. » La colonialité transforme en profondeur la façon dont le pouvoir fonctionne, dont on produit le savoir, et dont on définit l’humanité.

Sixième thèse : « La décolonialité s’enracine dans un ou plusieurs tournants décoloniaux, s’éloignant de la modernité/colonie. » La décolonialité naît de moments où des personnes et des mouvements commencent à se détacher des cadres de la modernité coloniale et à produire d’autres façons de penser et de vivre.

Septième thèse : « La décolonialité implique un tournant épistémique décolonial par lequel les personnes damnées émergent en tant que questionneurs, penseurs, théoriciens, écrivains et communicateurs. » La décolonialité transforme la production du savoir en permettant aux personnes historiquement marginalisées de devenir elles-mêmes penseuses, théoriciennes et productrices de connaissances.

Huitième thèse : « La décolonialité implique un tournant décolonial esthétique, érotique et spirituel, dans lequel le damné apparaît comme créateur. » La décolonialité transforme aussi les manières de sentir, de créer et d’être en relation avec le monde, en reconnaissant les personnes marginalisées comme sources de création esthétique, corporelle et spirituelle.

Neuvième thèse : « La décolonialité implique un tournant décolonial militant où les damnés deviennent des acteurs du changement social. » La décolonialité implique que les personnes historiquement marginalisées deviennent des acteurs politiques centraux de la transformation sociale, et non seulement des sujets de critique ou d’analyse.

Dixième thèse : « La décolonialité est un projet collectif. » La décolonialité ne peut pas être portée individuellement : elle se construit à travers des pratiques, des luttes et des savoirs collectifs.

Émergeant dans les pays du Sud à la suite de siècles de luttes autochtones, la décolonialité est un combat épistémique et politique visant à créer un paradigme alternatif pour la production du savoir, reliant théorie et praxis. La pensée décoloniale s’appuie sur des modes de connaissance et d’être non occidentaux, en lien avec les luttes des communautés du Sud pour formuler leurs propres savoirs et contrer la violence coloniale. (Nguyen, Xuan Thuy)

Une des stratégies décoloniales consiste à se détacher de la compréhension hégémonique et dominante du handicap, et de considérer les analyses des Critical Disability Studies qui tiennent compte des intersections du handicap avec d’autres identités. Sans cette compréhension de l’intersectionnalité critique, qui nécessite de mettre la DJ au premier plan, la décolonialité est incomplète. (Nguyen, Xuan Thuy)

10 Principes directeurs de la décolonialité

par Couterdown 2030 Europe (pdf)

1. Nous appliquerons une perspective décoloniale à notre travail et nous interrogerons systématiquement sur la possibilité d’agir différemment.

2. Nous serons conscients de notre position en tant que consortium européen et reconnaîtrons les sujets sur lesquels nous pouvons et ne pouvons pas nous exprimer en tant qu’experts.

3. Nous mobiliserons notre influence en Europe pour faire entendre la voix des activistes, des OSC et des experts en santé reproductive et sexuelle majoritaires à l’échelle mondiale et veiller à ce que leurs points de vue soient intégrés à l’ensemble de nos activités.

4. Nous créerons des espaces suffisamment sûrs pour permettre à chacun d’exprimer son désaccord et d’aborder les questions controversées.

5. Nous explorerons comment intégrer une approche décoloniale, intersectionnelle et féministe de la justice reproductive dans l’ensemble de notre travail.

6. Nous témoignerons de notre solidarité avec les enjeux mondiaux de la justice reproductive.

7. Nous réfléchirons à nos méthodes de travail et à la composition du consortium, et nous nous efforcerons de mettre en place une structure plus inclusive, reflétant davantage les voix et l’expertise des majorités mondiales.

8. Nous nous efforcerons de sortir de notre zone de confort et de persévérer face aux difficultés.

9. Tout au long de notre démarche, nous adopterons une approche réflexive et autocritique, et nous tirerons les leçons de nos erreurs.

10. Nous ferons preuve de transparence quant à notre démarche de décolonialité et nous assumerons nos responsabilités.

La décolonialité suit, dérive et répond nécessairement à la colonialité ainsi qu’au processus et aux conditions coloniales en cours. Il s’agit d’une forme de lutte et de survie, d’une réponse et d’une pratique épistémique et fondée sur l’existence – plus particulièrement de la part des sujets colonisés et racialisés – contre la matrice coloniale du pouvoir dans toutes ses dimensions et pour les possibilités d’un autre. (On Decoloniality)

Pour Maldonado-Torres, cette attitude rappelle celle avancée au début du XXe siècle par W. E. B. Du Bois, celle qui « exige la responsabilité et la volonté d’adopter de nombreuses perspectives, en particulier les perspectives et les points de vue de ceux dont l’existence même est remise en question et produite comme indispensable et insignifiante. » (On Decoloniality)

La connaissance intellectuelle ne suffit pas à elle seule. . . . Toutes sortes de connaissances sont importantes et nécessaires dans un équilibre communautaire et émergent. (On Decoloniality)

Voir aussi le glossaire qui traite de la rhétorique décoloniale: DécolonialitéDécolonialité combative, Décolonialité complèteColonialité épistémique, Colonialité, Colonialité pénale, Colonialité climatique, Colonialité du genre, Colonialité mondiale, Colonialité du pouvoirColonialité de l’être, Colonialité du savoirEffacement épistémique, Injustice épistémique, Injustice testimoniale, agentivité épistémique, Injustice herméneutique, Injustice contributive, Liberté épistémique, Violence épistémique, Désobéissance épistémique, Appropriation épistémique, Gaslighting épistémique, Extractivisme épistémique, Dépendance épistémiqueDiversité épistémique, Ignorance herméneutique, Traditions épistémiques, Vertu épistémique, Sites épistémiques, Cadre épistémique, Contributions épistémiques, Changement épistémique, Travail épistémique, Domaine épistémique, Résistance épistémique, Humilité épistémique, Interdépendance épistémique, Égalité épistémique, Préjudice épistémique, Marginalisation épistémique, Hiérarchie épistémique, Frontières épistémiques, Apartheid épistémique, Sujet épistémiquement privilégié, …