(inspirés de Johan Galtung, Paul Farmer, Frantz Fanon, Didier Fassin)

1 – La normalisation de la souffrance évitable.

2 – L’invisibilisation des causes politiques du mal-être.

3 – L’assignation à la responsabilité individuelle.

4 – La hiérarchisation implicite des vies et des douleurs.

5 – L’intériorisation de la honte et du silence.

6 – L’usure émotionnelle comme mode de gouvernement.

7 – La désensibilisation morale des institutions.

En lire davantage sur la violence structurelle (ici)
Un mémoire sur les liens entre l’appareil du handicap, la violence structurelle et la justice climatique… (ici)
Une brochure sur la violence structurelle, l’abolition, l’intersectionnalité… (ici)

Dans « The First Into the Dark« , Michael Robertson et al. précisent que pour parvenir aux objectifs de l’élimination des personnes handicapées (Krankemorde), la mise en œuvre préalable de violences structurelles — médicales, sociales, économiques et éducatives — a été déterminante. Si la prise en compte de cette extermination des personnes handicapées est très récente, les historiens continuent de débattre sur les liens complexes entre la possibilité de l’holocauste et le rôle central de l’élimination des personnes handicapées (Krankenmorde).

La violence structurelle est un concept politiquement puissant. Son utilisation est toujours associée à une critique, implicite ou explicite, de l’ordre politique en place et de la genèse du statu quo. Le statu quo tend à se maintenir lorsqu’il est soutenu par des structures sociales, économiques ou culturelles qui reproduisent des inégalités. Lorsque ces structures deviennent systémiques — c’est‑à‑dire intégrées dans les institutions, les normes et les pratiques — elles peuvent contribuer à perpétuer des formes d’oppression, même sans intention individuelle de nuire. Nous devons être conscient.es que le statu quo s’enracine dans les oppressions structurelles. Cette introduction invite les lecteur-ices à interroger leur propre complaisance et/ou leur complicité dans les situations quotidiennes, tout en examinant de manière critique leur rôle face au statu quo de la violence structurelle. Le paternalisme dans le système de  santé vise aussi à préserver et à protéger ce statu quo.

“La violence structurelle détermine qui tombe malade, qui est incarcéré.e, et qui est oublié.e.” (Paul Farmer; 2003)

La violence structurelle désigne les systèmes sociaux, politiques et économiques qui désavantagent systématiquement les individus ou les populations, augmentant leur exposition aux préjudices et perpétuant les inégalités (Farmer et al., 2006). Pour bien comprendre et cultiver l’empathie envers les expériences vécues par les individus dans leurs contextes uniques, il est essentiel de situer la vulnérabilité dans le contexte de la violence structurelle. (Sage Journals)

La violence structurelle désigne les arrangements sociaux ancrés dans l’organisation politique et économique de la société et qui entraînent des préjudices physiques et psychologiques pour des groupes et des individus identifiables (Farmer et al., 2006 ; Karandinos & Bourgois, 2019).

Parler de la violence structurelle invite à nommer des responsables. Toute la difficulté réside dans le fait de mettre en lumière les mécanismes systémiques et de désigner celles et ceux qui les perpétuent, consciemment ou non. Parce qu’elle échappe à la reconnaissance collective, cette incompréhension rend la responsabilisation et la transformation difficile, voire dérangeante, car elle implique de remettre en question des normes profondément enracinées.

La violence structurelle doit être passée sous silence pour dissocier la blanchité de la colonialité. Ce silence permet aux colons blancs de croire qu’ils vivent dans une société postraciale ou postcoloniale, alors que ces structures coloniales demeurent intactes.

Pour obscurcir ces violences et éviter toute responsabilisation collective et historique, la suprématie blanche [1] mobilise toute une panoplie d’outils comme le modèle biomédical, le blâme de la victime [2], l’incarcération, l’exclusion, le réformisme, le gaslighting racial, social et structurel, y compris celui du féminisme blanc libéral [3],  le travail social [4], le tokénisme, la désensibilisation organisée, les larmes blanches [5], l’innocence blanche, la « victime idéale », le positivisme, la stigmatisation structurelle, la neutralité, l’universalisme républicain [6], la méritocratie, la culture de la suprématie blanche (paternalisme,  objectivité, individualisme…), le complexe industriel du sauveur blanc, la colonialité de l’être/du savoir/du pouvoir, les pratiques eugénistes modernes… Ces dispositifs sont des outils qui permettent au capitalisme de fonctionner sans avoir à recourir à une violence directe constante et visible. Ils visent à contraindre les individus à se surveiller ou à se gérer eux-mêmes.

La violence structurelle doit également être une analyse de l’histoire : « cette analyse de la violence structurelle exige une compréhension des histoires qui, très souvent, doivent être cachées, occultées, déformées ou niées pour que ces rapports de pouvoir inégaux se normalisent et se naturalisent, pour échapper à toute tentative de critique et d’intervention. » (Dr Tonya Haynes) Face à ces violences structurelles, la plupart des gens ignorent la nécessité de la changer et, loin de la corriger, ont plutôt tendance à la reproduire. Il estaussi  dans l’intérêt de celles et ceux qui profitent de ces violences structurelle de ne pas en prendre connaissance.

Des mouvements émergents reconnaissent la nécessité de développer des communautés dotées de compétences structurelles afin de lutter plus efficacement contre les inégalités de santé et de bien-être au sein de nos communautés. Plusieurs travaux (Global Public Health Volume 18) montrent que ces compétences ne se développent pas seulement dans les institutions, mais essentiellement au sein des communautés et collectifs directement confrontés à la violence structurelle.

Ces mécanismes de violences strucurelles ou systémiques ne s’arrêtent pas aux institutions : ils forment la toile de fond des violences sexuelles, interpersonnelles et médicales, qui en sont souvent la traduction la plus visible. Comme le rappelle Johan Galtung, « la violence est présente quand les êtres humains sont influencés de telle façon que leurs réalisations somatiques et mentales sont en deçà de leur potentiel » — autrement dit, lorsqu’un système rend la souffrance évitable mais ordinaire.

Au cours des dernières années, l’intersectionnalité, en tant qu’approche et en tant que pratique, s’est révélée comme l’une des façons les plus prometteuses de s’attaquer aux inégalités structurelles (INSPQ). Les programmes conçus sans tenir compte de l’intersectionnalité échouent souvent auprès des personnes les plus marginalisées, les plus impactées par les inégalités structurelles (Aspen Institute). L’intersectionnalité est une dynamique sociale importante pour les groupes marginalisés, y compris les personnes handicapées (MDPI). Les inégalités de santé sont bien établies pour les personnes handicapées et les personnes victimes de marginalisations multiples. Cependant, les mécanismes et les structures d’opportunités qui engendrent des résultats de santé négatifs sont mal compris. […] Le cadre d’analyse des politiques publiques fondé sur l’intersectionnalité offre une approche précieuse pour élaborer des politiques visant à modifier les facteurs structurels qui affectent les populations victimes de marginalisation multiple. (PubMed 1, PubMed 2, PubMed 3)

L’intersectionnalité ouvre la voie à des actions politiques et sociales qui ne se contentent pas de traiter les symptômes des inégalités, mais s’attaquent aux structures qui produisent et reproduisent la stigmatisation.

Les inégalités structurelles, qui se manifestent par des désavantages et des privilèges relatifs, résultent de l’interaction entre les catégories sociales, les rapports de pouvoir et les contextes. Par conséquent, les expériences d’inégalité vécues par un individu peuvent être chroniques ou transitoires, créant ainsi des expériences vécues uniques. (Scottish Government)

Une approche intersectionnelle permet de mieux comprendre le vécu des personnes aux identités multiples et contribue à l’élaboration de politiques et de services luttant contre les inégalités structurelles. Aborder le handicap via une lentille intersectionnelle nécessite de comprendre la différence entre le cadre hégémonique des droits des personnes handicapées et la justice  des personnes handicapées de couleur.

La violence structurelle crée les conditions de possibilité des violences interpersonnelles : elle rend la souffrance pensable, acceptable et invisible. Paul Farmer l’exprimait ainsi : « Les structures sociales tuent aussi sûrement que les armes ; elles déterminent qui aura accès à la survie, et qui sera abandonné.e. »

Les survivant·es de la violence structurelle portent souvent des traumas complexes qui les tiennent à distance des espaces réformistes. Ces traumas sont liés à la destruction coloniale et raciale des systèmes de soin. Les espaces réformistes et inaccessibles aux personnes traumatisées oublient que la vulnérabilité est un antidote aux violences structurelles—et que seule l’accueil de leur vérité, dans des lieux réellement sûrs, peut ouvrir la voie à une véritable transformation collective. Le traumatisme est étroitement lié à l’exclusion sociale et aux inégalités systémiques. Ces personnes sont souvent qualifiées comme étant difficiles à atteindre ou « cachées ». (International Journal of Qualitative Methods, Résumé) Cela exige une compréhension « incarnée » et assez fine de la violence interpersonnelle et structurelle, de se décentrer des groupes dominants et homogènes. Ceci permet de remettre en question les récits dominants qui confondent un échec personnel avec une réponse à un traumatisme systémique.

Cette logique traverse toutes les sphères : familiale, médicale, sociale, judiciaire. Elle fabrique la tolérance collective à l’humiliation, au contrôle du corps-esprit d’autrui, à la domination de ceux jugés « moins utiles », « moins crédibles » ou « moins normaux ». Elle fonde ce que le mouvement No Body Is Disposable dénonce comme la disposabilité des vies : une économie morale où certains corps-esprits peuvent être abandonnés, institutionnalisés, violés ou sacrifiés sans scandale, au nom de la stabilité sociale.

Ainsi, les violences strucurelles ou systémiques ne sont pas un arrière-plan, mais le langage commun de toutes les violences : sexuelles, raciales, psychiatriques, administratives. Elles enseignent à la société que certaines vies comptent moins, et qu’il est acceptable d’en user, d’en douter, ou d’en disposer.

C’est précisément contre cette normalisation de la souffrance que le mot d’ordre No Body Is Disposable affirme : aucun corps-esprit n’est jetable, aucune douleur n’est négligeable, aucune vie n’est de trop.

Cette dynamique s’observe aussi au sein de certains mouvements féministes dominants, où le gaslighting féministe blanc fonctionne comme un mécanisme de neutralisation politique. Sous couvert de sororité universelle, il délégitime la parole des femmes qui dérangent l’ordre blanc, bourgeois et valide : celles qui nomment le racisme, le validisme, la colonialité du soin ou les violences institutionnelles sont accusées d’être “trop radicales”, “conflictuelles”, voire “malades”.

Ce mécanisme, hérité du paternalisme colonial, reproduit à l’intérieur du féminisme la même logique de disposabilité : certaines corps-esprits deviennent “trop complexes”, “trop abîmées”, “trop en colère” pour être inclus. Ces corps-esprits sont exclus au nom d’une paix apparente qui maintient l’ordre moral et la domination symbolique des corps-esprits blancs valides.

Ce gaslighting n’est pas seulement une stratégie psychologique : c’est un outil de gouvernement moral, un dispositif de blanchité (pour reprendre Sara Ahmed) qui permet aux féministes dominantes de se penser innocentes tout en perpétuant la hiérarchisation des vies. En ce sens, elles deviennent leurs propres ennemies : en refusant de voir comment leur confort repose sur la dépossession des autres femmes, elles sabotent la possibilité même d’un féminisme libérateur.

Relier cela au mot d’ordre No Body Is Disposable, c’est affirmer que l’abolition du validisme, du racisme et du patriarcat commence par la fin de la hiérarchisation entre les victimes. Aucun corps-esprit n’est “trop dérangeant” pour mériter d’être entendu.

Aucune douleur n’est “trop politique” pour être reconnue.
Et aucun féminisme ne peut prétendre à la libération tant qu’il continue de produire ses propres figures jetables.

Voir aussi Violence structurelle, Abolition, Healing Justice, Disability Justice, Critical Race Theory, Justice transformatrice, Injustice structurelle, Gaslighting structurel, Structure sociale, Compétence structurelle, Humilité structurelle, Vulnérabilité structurelle, inégalités structurelles, Racisme structurel, Violence institutionnelle, Injustices structurelles, Intersectionnalité, Compétence intersectionnelle, Invisibilité intersectionnelle, Conscience intersectionnelle, Pédagogie intersectionnelle, Stigmatisation intersectionnelle, Solidarité intersectionnelle, Préjudices structurels, Ignorance structurelle, Déterminants structurels de la santé, Trauma Informed CareTraumatismes systémiques (ou Traumatismes structurels), Inégalités systémiques (ou inégalités structurelles), Zémiologie, communautés structurellement compétentes,  Responsabilité du changement structurel…