Principes de la Justice transformatrice/abolition

(inspirés de Mariame Kaba, Angela Davis, Ruth Wilson Gilmore, Adrienne Maree Brown, Ejeris Dixon)

1 – La justice ne se construit pas par la punition mais par la transformation.
2 – Les systèmes punitifs reproduisent les inégalités qu’ils prétendent corriger.
3 – La sécurité collective dépend du soin, pas du contrôle.
4 – La violence interpersonnelle découle de la violence structurelle.
5 – Les personnes concernées doivent être au centre des solutions.
6 – La communauté est le lieu premier de la réparation.
7 – L’abolition n’est pas un vide : c’est la création d’alternatives vivables.
8 – La responsabilité communautaire remplace la logique punitive.
9 – Le soin et la justice sont indissociables.
10 – Il n’y a pas de liberté individuelle sans transformation collective.

La justice transformatrice nécessite avant toute chose la compréhension de la différence entre la responsabilité individuelle et collective:

La notion de responsabilité est centrale dans les approches de justice transformatrice : le concept de responsabilité individuelle, qui sous-tend la logique de la justice punitive, occulte les forces systémiques à l’origine des violences hétéropatriarcales. Autrement dit, si le sexisme est systémique, la responsabilité est aussi collective, et non strictement individuelle. (Abolition Feminism matters: Why the fight against carceral feminism should be in everyone’s interest)

La justice transformatrice est une approche de la violence qui vise à assurer la sécurité et la responsabilisation sans recourir à l’exclusion, à la punition ni à la violence d’État ou systémique, notamment l’incarcération ou le recours aux forces de l’ordre. Les objectifs de la justice transformatrice sont les suivants :

1) Sécurité, guérison et autonomisation des victimes ;
2) Responsabilisation et transformation des auteurs de violence ;
3) Action communautaire, guérison et responsabilisation ;
4) Transformation des conditions sociales qui perpétuent la violence. (Adapté de GenerationFIVE)

Une des définitions de la justice transformative (JT) est celle de Mariame Kaba sur son site web :

La justice transformatrice (JT) est un cadre et une approche politiques permettant de répondre à la violence, aux préjudices et aux abus. Dans sa forme la plus élémentaire, la justice transformatrice (JT) vise à répondre à la violence sans en engendrer davantage. On peut la concevoir comme une manière de « réparer les choses », d’établir des « relations justes » ou de construire ensemble la justice. Les réponses et interventions de justice transformatrice : 1) ne dépendent pas de l’État (police, prisons, système pénal, services de l’immigration, placement familial, etc., même si certaines réponses de JT s’appuient sur des services sociaux comme le soutien psychologique ou les intègrent) ; 2) ne renforcent ni ne perpétuent la violence, notamment les normes oppressives ou le vigilantisme ; et surtout, 3) cultivent activement les facteurs de prévention de la violence, tels que la guérison, la responsabilisation, la résilience et la sécurité pour toutes les personnes concernées. (Transformharm, 2020)

[La justice transformatrice] peut être considérée comme un moyen de « faire les choses bien », d’établir une « bonne relation » ou de créer la justice ensemble » (Mingus, 2019). Les principales caractéristiques des approches de justice transformatrice sont résumées par Lamble comme suit : « Garder l’accent sur le soutien des survivants au sein de la communauté », « refuser de recourir à des menaces de punition, d’isolement ou d’exclusion ou de s’y fier », « renforcer les capacités de la communauté et développer des compétences pour l’intervention quotidienne et la prévention de la violence » et « développer une analyse plus holistique » (Lamble, 2014). Generation Five conclut que, contrairement à la justice transformatrice, les modèles de justice réparatrice « se concentrent souvent sur le rétablissement du statu quo et ignorent le défi de transformer les conditions d’injustice sociale, économique et politique qui sont le contexte et la cause de la violence » (Kershnar et al., 2007 : p. 21 ; voir également Harris, 2008 : pp. 556–559 ; Zehr, 2011). (Steele, 2020)

En lire plus sur la justice transformatrice ici.

L’abolition est un projet de longue haleine, né du mouvement international visant à mettre fin à la traite négrière en Europe et dans les Amériques. Aujourd’hui, les abolitionnistes continuent de cibler les institutions qu’ils reconnaissent comme étant ancrées dans des structures de domination et d’abus sociaux, économiques et politiques. L’abolition est un mouvement vaste et constructif, offrant l’opportunité de repenser la société. Elle est à la fois une théorie et une pratique, un changement révolutionnaire qui comprend, comme l’écrit Gilmore (2007), quelque chose « à la fois plus court et plus long qu’un simple cataclysme », une série de changements qui constitueraient une « rupture avec l’ancien ordre » (242). (Bringing abolition in: Addressing carceral logics in social science research)

L’abolitionnisme est un projet politique visant à créer les conditions du démantèlement des prisons, de la police et de la surveillance. Il cherche à bâtir de nouvelles institutions garantissant la sécurité actuelle. Un constat abolitionniste important est que la plupart des réformes pénitentiaires ont tendance à consolider le système carcéral et à étendre son emprise. Au XIXe siècle, par exemple, les réformateurs ont créé des prisons pour femmes afin d’améliorer les conditions de détention brutales auxquelles étaient confrontées les femmes qui devaient partager leurs cellules avec les hommes. Or, le résultat fut une augmentation exponentielle du nombre de femmes incarcérées. Il est donc essentiel d’élaborer des stratégies permettant de réduire concrètement le nombre de personnes incarcérées. (Adapté de « Free Us All » de Mariame Kaba)

En lire plus sur l’abolition ici.

Traduction de la brochure « Transformative Justice » de Shado-mag:

Justice transformative et résolution des conflits
1 Qu’est-ce que la justice transformative ?
La justice transformative est une approche communautaire de la réparation des préjudices qui vise à :
– Rejeter les systèmes punitifs comme la police et le système carcéral
– Privilégier la guérison et la responsabilisation plutôt que la vengeance
– S’attaquer aux causes systémiques des préjudices afin de prévenir la répétition des cycles de violence
Tout en reconnaissant que des préjudices peuvent survenir au sein même des communautés et entre elles, la justice transformative affirme que celles-ci possèdent la sagesse collective, les relations et les capacités nécessaires pour réparer les préjudices et favoriser la guérison sans dépendre d’autorités extérieures ni d’institutions étatiques pour définir les besoins, les solutions et les processus de responsabilisation et de réparation. La justice transformative ne consiste pas à punir les « méchants », mais à transformer les conditions qui ont permis que le préjudice se produise.
La justice transformative est une pratique composite, façonnée par de nombreuses personnes. Elle puise ses racines dans :
– Les mouvements autochtones et les systèmes de justice communautaires.
– Les traditions radicales noires et l’organisation abolitionniste.
– Cadres de justice pour les personnes handicapées axés sur la bienveillance, l’interdépendance et la libération collective.
2 Pouvoir, responsabilité et praxis
Comprendre le pouvoir et la positionnalité
La justice transformatrice exige de nous une honnêteté quant aux détenteurs du pouvoir, aux mécanismes du préjudice et à la véritable signification de la responsabilité. Le pouvoir n’est pas seulement personnel ; il est façonné par les systèmes, l’histoire et les structures d’oppression.
Question à méditer :
Où est-ce que je détiens du pouvoir ? (Par exemple : race, classe sociale, genre, handicap, éducation, accès aux ressources)
Comment les systèmes d’oppression façonnent-ils le préjudice que nous subissons et celui que nous causons ?
À quoi ressemble la responsabilité lorsque le pouvoir est inégalement réparti ?
La responsabilité comme praxis
La responsabilité n’est pas synonyme de punition ou de honte ; elle implique une réflexion honnête, la réparation et la transformation.
La véritable responsabilité implique :
Reconnaître l’impact du préjudice, et pas seulement l’intention
S’engager à changer et à réparer, plutôt que d’éviter l’inconfort
Reconnaître comment les privilèges influencent notre responsabilité d’agir
3 Qu’est-ce que la justice transformatrice ?
Les conflits et les préjudices font partie de la vie, mais notre façon d’y réagir peut briser les cycles de violence.
Le désir de punir est réel et façonné par le monde dans lequel nous vivons. La justice transformatrice nous invite à accueillir ce sentiment, à prendre conscience de cette impasse et à la surmonter en nous posant les questions suivantes :
Quelles sont les causes profondes de ce préjudice ?
Comment pouvons-nous réparer les relations et reconstruire la confiance ?
Quelles alternatives au maintien de l’ordre, à la punition et à l’incarcération pouvons-nous mettre en pratique ?
Alors que le système pénal vise à réduire les préjudices par la punition, la justice transformatrice se concentre sur la sécurité, la guérison et la capacité d’une communauté à y remédier.
La carte pratique de la justice transformationnelle (JT) de Kai Cheng Thom offre un guide précieux, décomposant la JT en trois composantes essentielles :
1 – Désescalade
2 – Responsabilisation
3 – Guérison et réparation
4 Désescalade
La désescalade vise à réduire les dommages sur le moment, en se concentrant sur la personne lésée plutôt que sur la culpabilisation ou la vengeance.
Il s’agit de se défaire de nos conditionnements face à la violence – en allant au-delà du combat, de la fuite ou de la paralysie – afin d’intervenir de manière sûre et efficace.
Exemples de désescalade :
Créer un espace ou une séparation entre les personnes en conflit.
Utiliser des techniques de calme et d’ancrage (par exemple, une voix posée, une posture ouverte).
Redirecter l’attention pour diminuer et prévenir l’escalade.
Que faire si vous êtes témoin ?
Agir comme médiateur communautaire en utilisant la méthode des 4 D : Déléguer, Distraire et – si possible – Intervenir directement. Cela peut impliquer de détourner l’attention, de solliciter du soutien ou de créer un espace pour apaiser les tensions.

Exemple : si deux partenaires intimes en viennent aux violences, une stratégie de désescalade pourrait consister à créer une distance physique entre eux, à proposer ou à contacter des membres de la communauté de confiance pour une médiation.

5 Responsabilisation
La responsabilisation va au-delà de la simple reconnaissance des torts : elle exige des actions concrètes, la réparation et la transformation. Elle concerne également les conséquences, qui diffèrent de la punition en ce qu’elles visent à restaurer et à guérir, et non à se venger.
À quoi ressemble la responsabilisation en pratique ?
Nommer le préjudice et en reconnaître l’impact.
S’engager à changer pour prévenir tout préjudice futur.
Réparer les relations (lorsque cela est fait dans un climat de sécurité et de consentement).
Besoins et désirs après un préjudice
Les personnes ayant subi un préjudice peuvent éprouver des désirs de punition, d’exclusion ou de vengeance ; ces sentiments, qu’elles ressentent, sont nécessaires à la guérison.
S’il est important d’accueillir les sentiments de punition, il est tout aussi important d’explorer les besoins sous-jacents en reconnaissant que :
– La punition ne mène pas toujours à la guérison et peut même aggraver le préjudice.
– Les réponses de la justice transformatrice privilégient la responsabilisation et la réparation plutôt que la vengeance.