(inspiré de Mariame Kaba, Mia mingus, Generation Five, Angela Davis, Ruth Wilson Gilmore, Adrienne Maree Brown, Ejeris Dixon, Mimi E. Kim, Sisters Inside, The Cradle Community…)

1 – La justice ne se construit pas par la punition mais par la transformation.
2 – Les systèmes punitifs reproduisent les inégalités qu’ils prétendent corriger.
3 – La sécurité collective dépend du soin, pas du contrôle.
4 – La violence interpersonnelle découle de la violence structurelle.
5 – Les personnes concernées doivent être au centre des solutions.
6 – La communauté est le lieu premier de la réparation.
7 – L’abolition n’est pas une absence d’institutions : c’est la création d’alternatives vivables.
8 – La responsabilité communautaire remplace la logique punitive.
9 – Le soin et la justice sont indissociables.
10 – Il n’y a pas de liberté individuelle sans transformation collective.

Constatant que les réponses communautaires à la violence peuvent parfois être aussi néfastes que les réponses étatiques, la Justice Transformatrice renforce la responsabilisation au sein des communautés et encourage des relations saines afin de transformer la manière dont celles-ci interviennent face à la violence (Mingus, 2019). (Abolition Methodologies) Les communautés ont un rôle central à jouer dans le traitement et l’élimination de la violence (Mimi Kim, Creative Intervention). Malgré les efforts déployés pour intégrer la notion d’intersectionnalité (Collins et Bilge; 2020) dans les efforts de lutte contre la violence fondée sur le genre, le handicap continue d’être marginalisé, même dans les conversations portant sur la manière dont les personnes sont ciblées à plusieurs reprises par les systèmes d’oppression, (Cripping and queering gender-based violence prevention: bridging disability justice, queer joy, and consent education) notamment en France (Célia Bouchet, Résumé). (Célia Bouchet est membre du LIEPP: Laboratoire Interdisciplinaire dans l’Évaluation des Politiques Publiques).

Il est aussi essentiel de concevoir la Justice Transformatrice comme une approche qui émerge des communautés historiquement les plus impactées par la violence interpersonnelle et structurelle, et qui demeure redevable envers elles. (Jade Lane et al., 2026) De nombreuses perspectives carcérales dévaluent la dignité intrinsèque des personnes criminalisées et sont incapables de mettre en œuvre une Justice Transformatrice qui prenne en compte la diversité de leurs besoins et de leurs parcours. (Abolition Methodologies)

Au-delà de la critique des réponses étatiques à la violence et aux abus, les féministes abolitionnistes promeuvent des pratiques de Justice Transformatrice (Survived & Punished, 2017). Liat Ben-Moshe, par exemple, attire l’attention sur la manière dont certaines revendications féministes en faveur du maintien de l’ordre et de la criminalisation en réponse à la violence ont conduit à « la construction d’une nation carcérale » (Ben-Moshe 2020, 3.5 ; voir aussi Richie 2012, 3). Ainsi, l’approche abolitionniste préconisée par Ben-Moshe appelle à une « lentille enracinée dans la tradition radicale noire qui critique l’État comme étant violent et non comme l’arène où chercher à remédier à l’injustice » (Ben-Moshe 2020, 3.6).

Dans le champ du handicap, beaucoup de textes montrent que les violences sexuelles (VSS) ne sont pas des “dérapages individuels”, mais des conséquences structurelles de dispositifs institutionnels : dépendance forcée, enfermement, infantilisation, privation de crédibilité, contrôle du corps, absence de consentement reconnu, impunité des professionnels, etc. (Sürken; 2022) (How Gender-Based Violence Makes Prison Abolition (Un)thinkable: The Role of Narrations and Their Setting). Un groupe féminim sensibilisé à la violence et intersectionnel situe la source des difficultés rencontrées par ce groupe dans des problèmes structurels et systémiques tels que le racisme, la pauvreté, le sexisme… et leurs interactions dans leur vie. (Shock and Awe: Trauma as the New Colonial Frontier) Le féminisme carcéral se tourne vers l’État pour juger et traiter les violences sexistes en punissant les auteurs individuels de violences conjugales, de maltraitance d’enfants, de harcèlement et de violences sexuelles, de crimes haineux… mais il ignore les injustices systémiques/structurelles qui contribuent à ces formes et cycles de violence. 

Pour éradiquer les violences sexuelles de nos vies à la source, nous devons mettre fin au patriarcat et à toutes les formes de domination systémiques. Pour ce faire, nous devons démanteler les hiérarchies construites et déshumanisantes de genre, de race, de sexualité et de handicap. (The Cradle Community) Le féminisme abolitionniste, au contraire, adopte une approche intersectionnelle et structurelle pour analyser et démanteler les systèmes d’oppression.

Les personnes handicapées ont été massivement exclues de la société. Notre communauté ne doit pas reproduire les mêmes problèmes. Les espaces qui leur sont dédiés peuvent être valorisants et essentiels à leur bien-être et à leur sentiment d’appartenance. Nous devons réapprendre à construire une communauté, plutôt que de reproduire les divisions néfastes qui nous ont été imposées si longtemps […] Il nous faut créer, au sein d’une théorie radicale du handicap, un espace où chacun.e puisse parler de ses difficultés. (Disability Politics and Theory)

Il devient aussi crucial de commencer par comprendre la différence fondamentale entre la justice des personnes handicapées (Disability Justice) et l’échec d’un cadre basé sur les droits des personnes handicapées, et « en particulier l’accent mis sur un seul problème, le handicap, qui efface les expériences complexes que vivent les personnes handicapées marginalisées, créant ainsi une porte tournante d’inégalités qui s’aggravent dans les communautés handicapées de couleur. » (Centering Disability Justice) Ce cadre concerne aussi les personnes blanches handicapées, marginalisées et exposées à la négligence sociétale — en raison par exemple de la difficulté à sensibiliser sur une forme de handicap invisible, complexe… —, y compris au sein même de la communauté des personnes handicapées.

Cette transformation des pratiques communautaires implique également de reconnaître que les luttes contre la violence et pour la libération collective ne peuvent être dissociées de la justice des personnes handicapées. L’effacement du handicap dans les luttes de justice sociale contribue à perpétuer la violence. Comme le précise Talila Lewis:

Si vos intentions de libération s’arrêtent avant d’aboutir à la justice des personnes handicapées, vous êtes vous aussi complice de la perpétuation de la violence contre et au sein de votre propre communauté. (Talila « TL » Lewis)

Les travaux des féministes noires sur le handicap ont joué un rôle central dans la mise en lumière du fait que « le validisme sous-tend, dépend et réifie toutes les autres oppressions ». (Toward Critical Studies of Disabilities : engaging Latin American theoretical perspectives on Congenital Zika Syndrome)

Notre conditionnement social influence fortement notre réaction face à une personne en situation de crise. Craignons-nous un individu perçu comme violent ou voyons-nous une personne souffrante ayant besoin de soutien et d’empathie ? Ce conditionnement rend difficile la remise en question de nos conceptions de la sécurité et du risque face à la culture punitive qui nous entoure. Souvent, les réactions légitimes aux traumatismes et à l’oppression sont pathologisées par le corps médical. Notre malaise face à la folie et notre incapacité collective à y répondre légitiment l’État carcéral, car le système de santé nous laisse entendre que certains corps doivent être contrôlés. Lorsque les professionnels de la santé mentale sont érigés en autorités sur notre propre esprit, nous cessons de nous sentir responsables du bien-être d’autrui et apprenons plutôt à réagir à la souffrance des autres en faisant appel aux autorités. (The Cradle Community)

Si nous étions plus nombreux et nombreuses à savoir désamorcer des situations de crise […] moins d’entre nous finiraient internés, emprisonnés ou détenus. (The Cradle Community)

À mes yeux, la Justice Transformatrice est la justice des personnes handicapées — ou, plus exactement, elle l’est dans sa forme la plus essentielle. Et c’est ce qu’elle devrait être si elle est pratiquée correctement, car il existe tant de points de convergence et de raisons pour lesquelles ces deux approches se rejoignent et font sens pour moi. […] Je pense à des détails — enfin, ce ne sont pas vraiment des détails, mais plutôt des éléments statistiques concernant les personnes handicapées montrant qu’elles continuent de subir des taux de violence parmi les plus élevés, notamment en matière de violences sexuelles. Il s’agit de violences sous toutes leurs formes, y compris celles émanant de l’État — qu’il s’agisse de violences policières, de harcèlement, d’homicides, etc., ou encore de l’incarcération ou des violences perpétrées par des organismes et institutions publics. Par ailleurs, les personnes en situation de handicap ne peuvent souvent pas compter sur les systèmes actuels pour obtenir l’aide dont elles ont besoin. (Liberation through the lens of disability justice)

Il est aussi important pour Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha de déclarer que la Justice Transformatrice est un mouvement féministe Noir et Non-blanc parce qu’il y a eu des tonnes d’efforts récents de la part des blanc.hes radicaux.les pour blanchir et effacer le travail, l’éducation et la lutte féministe Noire qui crée ces mouvements […] Pour de nombreuses personnes, la Justice Transformatrice signifie la non-violence. Je ne suis pas d’accord avec cela parce que je crois à l’autodéfense et les mouvements armés de libération peuvent faire partie de la réalisation de la Justice Transformatrice. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

Il est essentiel de concevoir la Justice Transformatrice comme une approche qui émerge des communautés historiquement les plus touchées par la violence interpersonnelle et structurelle, et qui demeure redevable envers elles. Plutôt que de naître au sein de cadres institutionnels, la Justice Transformatrice s’est développée grâce aux stratégies de survie, aux mouvements de résistance et aux efforts de transformation de celles et ceux qui sont le plus durement touchés par les préjudices systémiques. (Jade Lane et al., 2026)

Des collectifs comme QueerCare et l’organisation américaine Project LETS démontrent qu’il est possible d’accueillir la vulnérabilité et de veiller les un.es sur les autres en s’appuyant sur des modèles de justice liée au handicap fondés sur l’interdépendance et l’entraide. Dans une société hyper-individualiste qui considère certaines personnes comme jetables, prendre soin des malades et les traiter avec amour et bienveillance relève d’une démarche de justice transformatrice. (The Cradle Community)

Pour dépasser les normes d’exclusion, la formation médicale doit s’attaquer au mythe de l’indépendance et le reconnaître. Ce mythe constitue une critique centrale de la justice des personnes handicapées et révèle comment la valeur d’un individu est mesurée à l’aune de sa capacité à fonctionner de manière autonome (Karmiris, 2020 ; Mingus, 2010). Lorsque ce mythe se perpétue, les apprenants dont les besoins matériels ou sociaux sont plus importants que ceux de leurs pairs non handicapés sont perçus comme un échec ou un fardeau (Mou & Albagmi, 2024). Ceci reflète la manière dont les projets coloniaux ont longtemps assimilé l’autonomie et la productivité à la civilisation et au progrès, marginalisant ainsi les personnes qui s’écartent de ces idéaux (Puszka et al., 2022). (Pursuing Anti-Ableism in Medical Education: A Decolonial and Disability Justice Lens)

Intégrer les principes de la justice de guérison (Healing Justice) et de la Justice des Personnes Handicapées dans la Justice Transformatrice […] rendent notre justice plus riche, plus proche et plus possible. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

Le recours à des cadres fondés sur la justice transformatrice et la médiation pour traiter les conflits et les préjudices entre les participants peut aider à gérer les crises immédiates tout en développant les compétences nécessaires pour prévenir et traiter les préjudices à l’avenir. – Dean Spade, 2020

Profondément ancré dans la Justice Transformatrice, le concept de « conflit génératif » désigne un ensemble de principes concrets visant à orienter la dynamique de nos relations vers des liens plus durables entre nous et, in fine, avec notre planète. – Anna-Maria D’Cruz, 2023

Dans une perspective décoloniale, le conflit ne se résume pas à quelque chose qu’il faut résoudre ou gérer : c’est une occasion de transformer les systèmes et les cultures qui perpétuent les préjudices et les inégalités. – Anisha Senaratne et Noura Mansour, 2024

La Justice Transformatrice nous invite à comprendre les distinctions entre conflit, préjudice, abus et violence (voir le Compte rendu de lecture de We Will Not Cancel Us pour plus de détails).

Définitions et généalogies
Des définitions de la justice transformatrice (TJ) sont apparues dans 57 sources issues de contextes universitaires, militants et communautaires. Bien que leurs formulations varient, la plupart d’entre elles partageaient trois éléments fondamentaux (source: Transformative justice approaches to domestic, family, and sexual violence: a scoping review):

1 – Une analyse structurelle de la violence
Les cadres de la Justice Transformatrice appréhendent la violence comme un phénomène socialement produit, historiquement ancré et structurellement entretenu. Elle n’est pas perçue uniquement comme un acte individuel, mais comme l’expression de systèmes d’oppression plus vastes, incluant le colonialisme, le racisme et le patriarcat.

2 – Une orientation abolitionniste et anti-carcérale
La plupart des définitions affirment que la JT opère en dehors des réponses étatiques punitives face à la violence, et en opposition à celles-ci. Elle critique l’État carcéral et cherche à développer des alternatives à l’incarcération et à la criminalisation, portées par la communauté. Voir Responsabilité communautaire ou « réponses fondées sur la communauté » (community-based responses)

3 – Une place centrale accordée à la communauté, lieu du préjudice comme de la guérison
La communauté est envisagée non seulement comme le lieu où survient la violence, mais aussi comme celui où doivent s’ancrer les réponses à y apporter. La guérison et la responsabilité sont conçues comme des enjeux collectifs.

La Justice Transformatrice propose des réponses non carcérales portées par la communauté ; celles-ci favorisent la réduction des méfaits en cherchant à atténuer les conséquences néfastes de la pénalisation, à prévenir de nouvelles violences, à encourager la guérison et la responsabilisation, ainsi qu’à transformer les conditions structurelles à l’origine de la violence. (Jade Lane et al., 2026)

La Justice Transformatrice a été systématiquement définie comme une approche abolitionniste fondée sur la responsabilité communautaire, l’autonomie des personnes survivantes et la transformation structurelle. Ses principes fondamentaux incluent des engagements anticarcéraux et féministes, une approche tenant compte des traumatismes (Trauma-informed Care) et une responsabilité fondée sur les relations […] Les objectifs visaient à renforcer la sécurité au sein des communautés, à créer des processus de justice ne reposant pas sur des mesures punitives et à transformer les conditions systémiques. Les pratiques comprenaient notamment la cartographie des réseaux de soutien (« pod mapping »), l’éducation transformatrice et des activités de production de savoirs telles que le récit d’expérience et l’expression créative […] La Justice Transformatrice est un domaine en évolution qui résiste à l’institutionnalisation formelle et place au premier plan le leadership des personnes les plus touchées par la violence et la pénalisation. Sa pertinence en matière de réduction des méfaits réside dans sa volonté de prévenir la violence et la pénalisation tout en renforçant les capacités de prévention communautaire. La recherche, les politiques et les pratiques devraient privilégier l’investissement dans les infrastructures locales (de base) ainsi que dans le leadership des personnes survivantes et des communautés marginalisées. La littérature examinée soutient que les applications de la Justice Transformatrice ne peuvent être réduites à des modèles statiques ni assimilées à des cadres carcéraux. Au contraire, leur potentiel repose sur le soutien collectif, une mobilisation politique soutenue et un travail de transformation communautaire à long terme. (Jade Lane et al., 2026)

La violence conjugale, familiale et sexuelle constitue un enjeu majeur de santé publique et de droits humains qui touche de manière disproportionnée les communautés structurellement marginalisées […] Ces formes de violence sont profondément ancrées dans des inégalités structurelles et s’articulent souvent avec des oppressions systémiques, notamment le racisme, la pauvreté, le validisme et la colonisation. Les réponses institutionnelles classiques face à la violence conjugale et familiale, fondées sur le « féminisme carcéral » et axées sur le recours à la police, la pénalisation et l’incarcération, se sont révélées inadaptées pour de nombreuses victimes. Ces défaillances ne sont pas fortuites mais structurelles : les réponses carcérales conduisent fréquemment à des erreurs d’identification, dissuadent les victimes de solliciter de l’aide et les exposent à des risques d’arrestation, de retrait de leurs enfants et de violences accrues du fait de leur interaction avec les systèmes étatiques. Cela est particulièrement vrai pour les personnes dont le vécu de la violence est aggravé par une marginalisation structurelle et des exclusions systémiques, notamment les personnes criminalisées, les communautés autochtones, les migrants et réfugiés, les personnes handicapées, les usagers de drogues ainsi que les personnes queer, trans et de genres divers. (Jade Lane et al., 2026)

La Justice Transformatrice désigne un ensemble de pratiques dynamiques issues de l’intégration de la théorie et des savoirs expérientiels de communautés structurellement marginalisées. Ces approches développent la capacité à assumer une responsabilité collective face aux conflits, plutôt que de recourir à la punition, à l’incarcération ou au maintien de l’ordre policier. Bien que les définitions varient, certaines caractéristiques clés se retrouvent systématiquement dans les descriptions de la Justice Transformatrice, que ce soit dans les milieux universitaires, militants ou communautaires (Transformative Approaches to Conflict Resolution) :

– La compréhension des actes de violence individuels comme étant ancrés dans l’histoire et maintenus structurellement par des systèmes d’oppression
– L’expérience de la gestion de la guérison et de la responsabilisation en tant que responsabilités collectives
– L’engagement à bâtir des pratiques communautaires de responsabilisation en dehors des systèmes d’incarcération, et en résistance à ceux-ci


La Justice Transformatrice est une méthodologie génératrice de solutions pour traiter les préjudices et la violence ; elle favorise la guérison des personnes survivantes, la responsabilisation des auteurs de violences ainsi que la santé et le bien-être de la communauté, sans recourir aux systèmes punitifs existants.
Elle vise à répondre aux situations de préjudice et de violence en satisfaisant les besoins immédiats, tout en transformant les conditions qui permettent à ces violences de se produire. (SOIL : A Transformative Justice Project, 2020)

La Justice Transformatrice décrit une approche systémique visant à identifier les causes profondes des conflits et à y répondre à l’échelle de la communauté – notamment en élaborant divers processus de réduction des méfaits liés à la violence interpersonnelle au sein des communautés, à la base, plutôt que de s’en remettre à la punition, à l’incarcération ou au recours aux forces de l’ordre. (Beyond Survival, sous la direction d’Ejeris Dixon et Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha; 2020)

Compétences structurelles

La violence ne s’exerce donc pas uniquement entre individus ; elle est structurelle. Les réformes visent principalement à corriger les biais supposés d’agents individuels, plutôt qu’à reconnaître une structure explicitement conçue pour contrôler et priver de pouvoir les groupes marginalisés. (The Cradle Community)

La compétence structurelle est rarement prise en compte alors qu’elle est essentielle pour les communautés à la prévention de la violence […] La compétence structurelle vise à déconstruire le soutien que la médecine apporte à un ordre social injuste et rejette l’idée que l’injustice sociale est due à des différences biologiques […] Il est crucial de développer des communautés (institutions, agences et individus) dotées de compétences structurelles afin de lutter plus efficacement contre les inégalités de santé et de bien-être au sein de nos communautés, à l’origine de nombreuses formes de conflits. L’incarération de masse est aussi compris comme un problème de santé publique. Cela suggère de nous concentrer sur les « communautés structurellement compétentes » (capables d’identifier et de comprendre ces violences structurelles parce qu’elles y sont les plus exposées) et l’importance d’intégrer intentionnellement un cycle de praxis afin d’aider les apprenant.es à prendre conscience de leur rôle dans la déconstruction des forces structurelles qui perpétuent les inégalités et à démanteler activement les mécanismes qui soutiennent l’oppression systémique. (source: Structural competency in global perspectives)

Les chercheur.ses et les praticien.nes en matière de santé et de droits humains doivent prendre en compte la justice des personnes handicapées, notamment en ce qui concerne les questions d’accès économique, d’infrastructure et de validisme, et que le fait de placer la justice des personnes handicapées au centre renforcerait un cadre de compétences structurelles. (Disability Justice as Part of Structural Competency)

La violence structurelle se caractérise par un accès inégal aux déterminants de la santé (logement, soins de santé de qualité, emploi, éducation, etc.), créant ainsi un contexte propice aux violences interpersonnelles et façonnant des formes de violence sexistes qui placent les femmes en situation de vulnérabilité. (The role of structural and interpersonal violence in the lives of women: a conceptual shift in prevention of gender-based violence)

« Bien que cela puisse paraître paradoxal, on ne peut mettre fin aux violences sexistes en s’attaquant directement à ce problème. On ne peut y mettre fin qu’en s’attaquant aux problèmes structurels qui les favorisent, et qui sont également à l’origine de l’ensemble des abus qui touchent l’ensemble de la communauté » (Chang 2018).  (White Feminist Gaslighting)

La difficulté avec les transformations systémiques, c’est que ces conversations qui nécessitent une responsabilition collective envers les populations historiquement marginalisées, et qui nous transforment, sont rarement confortables. (Tabitha Lean)

Complexité des identités et intersectionnalité critique

En informant les communautés sur la complexité de l’identité et de l’oppression, nous pouvons œuvrer pour une société plus inclusive qui lutte activement contre la violence. […] Comprendre la complexité des identités est essentiel pour élaborer des interventions et des politiques efficaces qui répondent aux besoins spécifiques des groupes marginalisés. […] L’analyse a mis en évidence que les violences sexistes ne constituent pas un problème monolithique, mais plutôt un problème profondément influencé par l’interaction de la race, du genre, de l’orientation sexuelle, de la classe sociale, du handicap et d’autres identités. L’analyse d’études de cas impliquant des femmes autochtones, des personnes transgenres et des femmes de couleur a mis en évidence les vulnérabilités spécifiques des groupes marginalisés, souvent exacerbées par la discrimination systémique et les attitudes sociétales. […] L’absence d’une perspective intersectionnelle dans les cadres politiques peut également conduire à la culpabilisation des victimes et à la stigmatisation des groupes marginalisés. (Tsunda Salihu; 2025)

Lorsque les violences sexistes sont perçues comme des actes répréhensibles individuels commis contre des « victimes idéales », la prison peut sembler une solution convaincante. Cependant, les analyses structurelles et intersectionnelles rendent nécessaire un débat sur l’abolition des prisons. (Sürken; 2022)

Les inégalités structurelles (oppressions systémiques, dynamiques de pouvoir, exclusions) façonnent profondément les expériences des groupes marginalisés. L’intersectionnalité est aujourd’hui l’un des cadres les plus prometteurs pour analyser et transformer ces structures. (Inégalités de santé et intersectionnalité; Institut national de santé publique du Québec, INSPQ)

Une intersectionnalité critique exige que l’on déplace le regard des individus vers les systèmes qui créent les inégalités. (Patricia Hill Collins; Intersectionality as Critical Social Theory, 2019)

Malgré un engagement croissant en faveur de l’inclusion des personnes handicapées, les solutions proposées mettent trop souvent l’accent sur l’inclusion sans s’attaquer aux forces structurelles qui perpétuent l’exclusion. (Rassa et al.) L’intersectionnalité a été reconnue comme un outil analytique essentiel dans la recherche, aidant les universitaires, les gestionnaires, les éducateurs, les prestataires de soins de santé, les décideurs politiques et bien d’autres à comprendre la complexité des risques pour la santé et des réponses en matière de soins de santé ; de diversité et d’inclusion dans les écoles, les lieux de travail et les communautés ; et des inégalités dans tous les domaines des sciences sociales. L’intersectionnalité est un concept largement utilisé dans la recherche scientifique contemporaine, abordant la question de la manière dont de multiples formes d’inégalité et d’identité sont interdépendantes dans différents contextes et au fil du temps, comme la race, le sexe, la classe, le handicap, etc.. (Valentina Migliarini) L’intersectionnalité est une pratique d’inclusion radicale qui centre les personnes marginalisées au sein des communautés opprimées et nécessite l’intégration de la guérison dans les mouvements de libération. (Sharon Doetsch-Kidder et al.; 2023)

Intersectionnalité critique et leadership

L’intersectionnalité critique et la décolonisation sont profondément liées, car toutes deux mettent en lumière et remettent en question les systèmes d’oppression qui se chevauchent — tels que le racisme, le patriarcat, le capitalisme, … — et qui façonnent les inégalités mondiales. Ensemble, elles promeuvent une Justice Transformatrice en plaçant au centre les voix, les savoirs et les résistances des personnes historiquement réduites au silence, favorisant ainsi un avenir véritablement équitable et décolonial.

En présence de violences systémiques ou de désavantages intersectionnels, la prise en compte de l’importance et du rôle du leadership est primordiale pour qu’une approche intersectionnelle puisse engendrer le changement, non seulement par l’exemplarité des comportements individuels, mais aussi par la compréhension des inégalités et la remise en question des modes de pensée, des comportements, des structures, des politiques, des systèmes et des rapports de pouvoir (source: Seeing and Overcoming the Complexities of Intersectionality).

Elle nécessite une compréhension et une analyse structurelle de toutes les oppressions. Le capacitisme/validisme est une oppression qui n’est souvent pas comprise, les personnes « (poly)handicapées » devraient être autorisées à redéfinir la justice et à reconstruire les communautés. (Mia Mingus; A.J Whiters)

Justice transformatrice et abolition

La justice transformatrice est une composante essentielle et marquante du mouvement abolitionniste, lequel vise précisément à créer ce type de monde. La justice des personnes handicapées poursuit le même objectif ; il ne suffit pas de s’opposer au monde dont nous ne voulons pas, il faut aussi œuvrer activement à la création du monde que nous appelons de nos vœux. (Liberation through the lens of disability justice)

L’abolition est « une vision pratique et de grande envergure visant à bâtir, dès aujourd’hui, des modèles qui mettent en œuvre la manière dont nous souhaitons vivre à l’avenir » (Lamble, 2018 : 252). Les initiatives de Justice Transformatrice marquent le début de ce projet. (What about the rapist ? An abolitionist response.)

L’abolition est un projet de longue haleine, né du mouvement international visant à mettre fin à la traite négrière en Europe et dans les Amériques. Aujourd’hui, les abolitionnistes continuent de cibler les institutions qu’ils reconnaissent comme étant ancrées dans des structures de domination et d’abus sociaux, économiques et politiques. L’abolition est un mouvement vaste et constructif, offrant l’opportunité de repenser la société. Elle est à la fois une théorie et une pratique, un changement révolutionnaire qui comprend, comme l’écrit Gilmore (2007), quelque chose « à la fois plus court et plus long qu’un simple cataclysme », une série de changements qui constitueraient une « rupture avec l’ancien ordre » (242). (Bringing abolition in: Addressing carceral logics in social science research)

Nous savons que si un système de violence est éliminé, l’État trouvera le moyen de le transformer en un nouveau ; l’expansion du système carcéral au moment même où l’esclavage prenait fin en est une illustration. Pour enrayer cette résurgence carcérale, il est impératif de comprendre que l’abolition ne se résume pas à ce que nous voulons éliminer (l’ensemble du système carcéral : surveillance, maintien de l’ordre, geôles, prisons, centres de détention, etc.) ; il s’agit aussi de transformer les conditions mêmes qui engendrent les préjudices et la violence dans notre société. L’abolition du complexe carcéro-industriel est une vision politique, une analyse structurelle de l’oppression et une stratégie d’organisation concrète… une vision d’une société restructurée, au sein d’un monde où nous disposons de tout ce dont nous avons besoin : nourriture, logement, éducation, santé, art, beauté, eau potable et bien d’autres éléments fondamentaux pour notre sécurité personnelle et collective. — MARIAME KABA (Healing Justice Lineage; p. 229)

L’abolition ne consiste pas uniquement à supprimer certaines institutions violentes. Elle implique de transformer les structures sociales, économiques, politiques et épistémologiques qui rendent ces institutions possibles et légitimes. Sans décolonisation, les systèmes de domination risquent simplement de se reconfigurer sous de nouvelles formes plus acceptables ou plus invisibles (Ginwright; 2018)

Le féminisme abolitionniste appréhende également les violences sexistes comme une violence structurelle, notamment en critiquant les violences d’État. (Sürken; 2022)

L’abolitionnisme est un projet politique visant à créer les conditions du démantèlement des prisons, de la police et de la surveillance. Il cherche à bâtir de nouvelles institutions garantissant la sécurité actuelle. Un constat abolitionniste important est que la plupart des réformes pénitentiaires ont tendance à consolider le système carcéral et à étendre son emprise. Au XIXe siècle, par exemple, les réformateurs ont créé des prisons pour femmes afin d’améliorer les conditions de détention brutales auxquelles étaient confrontées les femmes qui devaient partager leurs cellules avec les hommes. Or, le résultat fut une augmentation exponentielle du nombre de femmes incarcérées. Il est donc essentiel d’élaborer des stratégies permettant de réduire concrètement le nombre de personnes incarcérées. (Adapté de « Free Us All » de Mariame Kaba)

Idéalement, l’abolition impulse l’idée de ne pas se focaliser sur les individus, mais sur la communauté. Adrienne Maree Brown pense l’abolition comme une technique pour déraciner les modèles d’injustice dans les communautés. […] Il ne suffit pas de reconnaître les méfaits du système ; il est également nécessaire d’œuvrer activement à les réparer en s’engageant auprès des communautés les plus marginalisées par les systèmes d’oppression, en plaçant leurs priorités au centre des débats et en créant un espace où elles puissent être menées, tant dans la recherche que dans la pratique (Crystal Mary Fleming et al., 2022).

L’idée de Justice Transformatrice, un cadre de résolution des conflits qui, en partie, est né du mouvement pour l’abolition des prisons. (Lessons In Liberation, An Abolitionist Toolkit For Educators)

Les personnes handicapées cherchent souvent des personnes capables de comprendre l’épuisement administratif, la surveillance médicale, l’incrédulité, les temporalités handies, la peur de la coercition, le rapport au contrôle social… Les personnes les plus exposées à la violence structurelle restent aussi souvent marginalisées au sein même des mouvements qui prétendent lutter contre cette violence. De plus en plus d’espaces parlent d’abolition sans démanteler les conditions relationnelles qui rendent certaines vies invisibles et jetables.

Le texte “Policing in Europe: disability justice and abolitionist intersectional care” (2021) de Vanessa E. Thompson nous montre que les mouvements abolitionnistes ne peuvent pas simplement parler de race et de police sans intégrer la psychiatrisation, le sanisme, les handicaps, les violences médicales, et les formes lentes de violence institutionnelle. Elle insiste surtout sur le fait que certaines personnes restent invisibilisées, même dans les espaces censés lutter contre les violences d’État, parce qu’elles sont perçues comme “trop complexes”, trop “instables”, trop“difficiles”, ou incompatibles avec les temporalités militantes.

“Against Productivity & Liberal Pity: A Case Study in Prison Abolition & Disability Justice” est aussi très pertinent. Il critique directement le productivisme, la pitié libérale, les hiérarchies implicites dans les mouvements radicaux, et la manière dont certains espaces abolitionnistes restent structurés par des normes capacitistes de rationalité, d’autonomie et de performance… Elle parle d’outils pour parler de l’épuisement, de l’accès conditionnel à la parole, du fait que certaines personnes deviennent “inaudibles” politiquement.

« Carceral protectionism and the perpetually (in)vulnerable » explique que les institutions prétendent souvent protéger les populations vulnérables tout en les surveillant, les enfermant, les contrôlant, ou les abandonnant. Et honnêtement, cette logique existe parfois aussi dans certains espaces militants : des personnes sont considérées comme “trop vulnérables”, “trop instables” ou “trop traumatisées” pour être pleinement intégrées politiquement.

Comme l’explique Mia Mingus, la Justice Transformatrice « puise ses racines dans le travail d’abolition » et constitue « un cadre abolitionniste » : elle ne vise pas seulement à répondre aux violences sans en produire de nouvelles, mais à transformer les conditions sociales qui les rendent possibles. […] Adrienne maree brown a tendance à penser que l’abolition est l’un des résultats de la Justice Transformatrice : l’abolition, c’est la fin des prisons ; la Justice Transformatrice, c’est la méthode que les personnes utilisent pour déraciner les schémas d’injustice dans les communautés […] je ne veux pas simplement que les prisons disparaissent, je veux qu’une façon radicalement différente d’interagir les uns avec les autres naisse. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

Pour Mia Mingus, la Justice Transformatrice est et doit aussi être un élément essentiel du travail d’abolition parce que nous devrons trouver des alternatives à la manière dont on doit répondre au mal, à la violence et aux abus. Ce n’est pas parce que nous en finissons avec les prisons que cela va s’arrêter. La Justice Transformatrice puise ses racines dans le travail d’abolition et c’est un cadre abolitionniste, mais il va au-delà de l’abolition des prisons (et de l’esclavage) et nous interroge sur la fin et la transformation des conditions qui perpétuent les cycles de violence générationnelles comme le viol, les agressions sexuelles, la maltraitance des enfants, les abus sexuels des enfants, la violence domestique, la violence conjugale, la guerre, le génocide, la pauvreté, la traite des êtres humains, la brutalité policière, le meurtre, le harcèlement sexuel, tous les systèmes d’oppressions, les normes sociales dangereuses et les traumatismes. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

Suivant l’idée de Ruth Wilson Gilmore selon laquelle l’abolition est une présence, et non une absence, il est crucial de comprendre que la justice transformatrice ne peut pas se résumer à l’absence de l’État ou de la violence. Elle doit également incarner la présence des valeurs, des pratiques, des relations et du monde auxquels nous aspirons. Il ne s’agit pas seulement d’identifier ce dont nous ne voulons pas, mais de mettre en œuvre et de pratiquer de manière proactive ce que nous désirons… en intégrant la guérison à notre quotidien. – Mia Mingus, 2019

« L’abolition est une vision pleine d’espoir qui signifie que chaque moment où un préjudice survient est une opportunité de transformer les relations et les communautés. » – Leah Lakshmi Piepzna-Samarasinha

« La Justice Transformatrice… va jusqu’à la racine du préjudice… » – Adrienne Maree Brown

« La Justice transformatrice nécessite des pratiques de justice qui s’attaquent à la racine même du problème pour y engendrer des solutions et une guérison, de telle sorte que les conditions à l’origine de l’injustice soient transformées. » adrienne maree brown (2015) What is/isn’t transformative justice?

Talila Lewis nous enseigne que le validisme étant profondément inscrit dans l’anatomie même du système carcéral (surveillance, punition, incarcération), la Justice des Personnes Handicapées constitue un élément essentiel de l’abolition. (China Mills; 2023)

En lire plus sur l’abolition ici.

La culture du charisme

Mia Mingus dit toujours que c’est l’une des plus grandes forces et aussi l’une des plus grandes faiblesses de la Justice Transformatrice parce que nous vivons dans une société où les gens aiment qu’on leur disent ce qu’ils doivent faire ; ils aiment “admirer” quelqu’un.e ; ils se sentent plus à l’aise devant un chemin bien tracé et avec un.e “chef” ou un.e “expert.e” qui a toutes les réponses. Une grande partie de mon travail de Justice Transformatrice a consisté à résister à ce type de culture et au lieu de ça, encourager les personnes à croire en elles-mêmes et en leurs instincts. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

L’idéalisation des leaders individuels peut également nous encourager à adopter des idées nuisibles ou à excuser des comportements qui devraient être remis en question. Si nous nous investissons trop dans le leadership de quelqu’un, voire que nous fétichisons ce leadership, nous pouvons abandonner notre propre analyse stratégique ou ne pas développer cette analyse. Les bons organisateurs ne veulent pas de « fans ». Ils veulent des co-lutteurs engagés et réfléchis. Un organisateur qui recherche votre allégeance plutôt que votre solidarité et votre co-investissement dans la lutte n’est pas quelqu’un dont vous devriez faire confiance au leadership. (Let’s This Radicalize You)

Adrienne maree brown précise que nous pouvons perpétuer l’état carcéral pour de nombreuses raisons ; nous internalisons la narrative qui dit que nous ne pouvons pas faire mieux que cela et nous finissons par nous sentir à l’aise dans les limites, exigeant que quelqu’un.e d’autre effectue les changements. La Justice Transformatrice est difficile parce qu’elle exige un examen de soi, se sentant mal à l’aise quand les choses changent. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

Adrienne maree brown a facilité de nombreuses médiations, des griefs, des conflits, des ruptures… et une grande partie du travail consiste à désapprendre la malhonnêteté, que ce soit sous la forme de mensonges total, de demi-vérités, d’omissions ou de politesse. J’ai appris que c’est en moi-même — les choses les plus choquantes que j’ai faites sont toujours enracinées en moi dans une douleur non dite et non reconnue. J’ai donc commencé avec moi-même, à augmenter radicalement l’honnêteté dans ma propre vie ; cela été au centre de mon travail sur la somatique — apprendre à rester présente dans mon propre corps alors que je dis ou que j’entends la vérité […] Au lieu d’aider les personnes à developper leur plan sur cinq ans, je me suis souvent retrouvée à aider les personnes à être plus honnêtes en temps réel, à dire la vérité sur leur connexion (dans l’organisation, le réseau, la relation, la famille) pour mieux tolérer la vérité des autres. Les résultats sont incroyables : les êtres humains sont capables de tout lorsque nous sommes honnêtes — nous avons des limites, nous travaillons de manière durable, nous faisons le travail dont nos communautés ont le plus besoin (au lieu de faire le travail le plus financé ou le plus médiatisé), nous nous libérons des dynamiques malsaines, nous nous sentons vus et convenablement valorisés, nous participons à une intimité authentique. Sans ces connections fondamentales, l’injustice fleurit. (Les Fictions et les Futurs de la Justice Transformatrice)

Responsabilité communautaire

Comme les solutions relevant de la Justice Transformatrice émergent généralement au sein de communautés marginalisées et d’espaces de mouvements sociaux radicaux situés en dehors des institutions, ces démarches sont restées informelles, décentralisées et largement non documentées (Bierria et al., 2011). En réalité, bien qu’elles s’appuient sur bon nombre des principes et pratiques de la justice restauratrice, elles se déploient dans des contextes informels et désinstitutionnalisés où les réseaux sociaux et les membres de la communauté agissent en tant que facilitateurs et soutiens (Kelly, 2011 ; Kim, 2011). Les organisations adoptant des pratiques de Justice Transformatrice se situent le plus souvent en dehors du secteur des organismes à but non lucratif ou des structures de prestation de services (Chen, Dulani et Piepzna-Samarasinha, 2011). Cette priorité accordée aux réponses communautaires ou collectives a également favorisé l’usage de termes tels que « responsabilité communautaire » ou « réponses fondées sur la communauté » (community-based responses), soulignant ainsi cette orientation (Bierria et al., 2011 ; Kim, 2010). De telles références déplacent le regard porté sur la violence : on ne se concentre plus uniquement sur les acteurs individuels, mais sur les communautés, ces dernières jouant un rôle à la fois d’auteurs et de victimes de la violence. Les communautés constituent également des lieux de prévention, d’intervention et de transformation, des espaces où des interventions peuvent être imaginées, initiées et mises en œuvre. Cette focalisation sur l’échelon communautaire s’affirme aussi comme une alternative et un défi à l’autorité du système de justice pénale, du système de protection de l’enfance, voire des organisations à but non lucratif (Bierria et al., 2011 ; Chen et al., 2011). (From carceral feminism to transformative justice: Women-of-color feminism and alternatives to incarceration)

Plutôt que de naître au sein de cadres institutionnels, la JT s’est développée à partir des stratégies de survie, des mouvements de résistance et des efforts de transformation portés par les personnes les plus affectées par les préjudices systémiques. Ses fondements épistémologiques reposent sur des savoirs issus des communautés, des modes de connaissance relationnels et des formes collectives de mobilisation politique. Les sources examinées soulignent que l’intégration de la JT dans les milieux universitaires ou les politiques publiques risque d’en altérer l’intégrité si elle est absorbée par des cadres professionnalisés ou carcéraux ; elles insistent au contraire sur la nécessité de placer le leadership, les savoirs et l’autonomie des communautés au cœur de la démarche. (Jade Lane et al., 2026)

Responsabilité individuelle et collective

La Justice Transformatrice nécessite avant toute chose la compréhension de la différence entre la responsabilité individuelle et collective. Dans le cadre de la pratique de la Justice Transformatrice, il faut veiller à identifier les personnes les plus impactées par les discriminations et la marginalisation (comprendre leur identité et leur complexité), ne pas les percevoir comme seulement des victimes ou responsables d’un problème systémique, mais reconnues comme des productrices de savoirs uniques et essentiels pour mettre fin à la violence structurelle, pour transformer les structures sociales et susciter un changement sur le long terme. Voir la boîte à outil Leave No One Behind de l’ONU qui comprend que les transformations systémiques nous demandent de ne laisser personne de côté.

La Justice Transformatrice affirme plutôt que la police et l’incarcération ne s’attaquent pas aux causes profondes de la violence et des préjudices, ce qui fait de ces approches ni de bonnes stratégies de prévention ni des solutions. La Justice Transformatrice exige que nous remettions en question le processus politique de criminalisation, en déplaçant notre attention du « crime » tel que construit par un État carcéral et puni par l’application des lois pénales vers la réparation des préjudices par la transformation des relations sociales vers la solidarité et la bienveillance. Elle exige également une organisation collective. (No More Police, A Case for Abolition)

La Justice Transformatrice est une approche de décolonisation et d’anti-oppression [qui] s’attaque à l’oppression de tous les systèmes de domination. Dans la Justice Transformatrice la violence est une « responsabilité collective » (Mingus, 2019) et « l’objectif final n’est pas seulement de rétablir les relations mais de transformer la société dans le processus » de telle sorte que « l’accent ne soit pas (uniquement) mis sur le préjudice spécifique causé mais sur les structures qui créent l’oppression et l’inégalité en premier lieu » (Ben-Moshe, 2014 : p. 260 ; voir aussi Spade, 2015 : pp. 122-127).

La justice transformatrice postule que nous sommes tous.tes impliqué.es dans des relations complexes où alternent les rôles d’oppresseur et d’opprimé.es, de dominant et de dominé. (STK)

L’effacement de l’histoire et l’individualisation de la responsabilité fonctionnent ensemble. Ce que l’on ne veut pas reconnaître comme une histoire collective peut être renvoyé à la responsabilité des personnes portant des identités parmi les plus criminalisées et marginalisés et qui en subissent encore les conséquences.

La notion de responsabilité est centrale dans les approches de justice transformatrice : le concept de responsabilité individuelle, qui sous-tend la logique de la justice punitive, occulte les forces systémiques à l’origine des violences hétéropatriarcales. Autrement dit, si le sexisme est systémique, la responsabilité est aussi collective, et non strictement individuelle. (Abolition Feminism matters: Why the fight against carceral feminism should be in everyone’s interest). Linda Steele explique aussi pourquoi la violence est une responsabilité collective et historique. (Disability, Criminal Justice and Law Reconsidering Court Diversion, 2020, Routledge edition, page 205)

Adrienne Maree Brown cite un exemple de responsabilité collective (We Will Not Cancel Us)

« La vérité sur les agressions sexuelles, le viol, le patriarcat, les abus de pouvoir… est que nous vivons dans une société qui les a longtemps normalisés. L’une des substances toxiques est la suprématie, si omniprésente qu’elle a longtemps été invisible pour celles et ceux qui en bénéficient et peut encore paraître souhaitable à celles et ceux qui en souffrent le plus. Nous pouvons connaître une suprématie en raison de la race, de la citoyenneté, du sexe, de la classe sociale, de la capacité, de l’âge, de l’accès, de la renommée ou d’autres domaines dans lesquels nous nous sentons justifiés de causer du tort sans conséquences »

Lola Olufemi, écrivaine et militante féministe noire, nous livre son analyse:

« Dans une société organisée autour de l’exploitation d’un grand nombre de personnes, il est logique que la violence sexuelle devienne monnaie courante, car elle est une autre forme d’exploitation, de domination. »

Les milieux prétendument progressistes auront des difficultés à entendre ce que les féministes autochtones comme Sandy Grande et Autumn Asher BlackDeer disent du féminisme blanc : le colonialisme n’aurait jamais été possible sans la participation active du féminisme blanc (Whitestream feminism and the colonial project… par exemple)

Personne n’est jetable

La réduction des risques nous apprend à mettre en pratique la politique « personne n’est jetable » exigée par la Justice Transformatrice, un modèle élaboré par des militant.es noir.es, autochtones et racisé.es en quête de solutions pour mettre fin à la violence sans recourir aux systèmes étatiques.

Les transformations systémiques, que nous demande la Justice Transformatrice, exige aussi des mouvements de « libération » de ne laisser personne de côté. Elle nous encourage à prêter attention aux personnes qui s’éloignent de ces nombreux espaces « progressistes », ou les fuient, souvent parce qu’ils reproduisent des formes de colonialité, de validisme structurel ou de racisme structurel. Ces espaces agissent comme les institutions qui marginalisent et violentent les personnes qui ne sont pas considérés comme « répondant » à un comportement physique ou mental désiré par la suprématie blanche.

La Justice des Personnes Handicapées, l’intersectionnalité, l’inclusion radicale et l’abolition partagent l’idée commue que personne n’est jetable (No Body Is Disposable).

L’eugénisme, l’un des principes fondamentaux du colonialisme, met en œuvre cette logique en codifiant la vie humaine selon des hiérarchies de valeurs, désignant certains êtres humains comme inférieurs et donc exploitables et/ou jetables (Fanon et al., 1963 ; Lesutis, 2023). (Rassa et al. 2026) Nos conceptions des corps « bons » ou « mauvais », ainsi que celles concernant les personnes jugées dignes de recevoir des soins, des ressources et de vivre, sont ancrées dans des idées coloniales associant les corps noirs à la sauvagerie. […] que l’État nous qualifie de « vulnérables » ou de « criminels », le traitement qui nous est réservé et notre place dans la société demeurent sensiblement les mêmes. (The Cradle Community)

Nous appelons à mettre fin aux politiques d’exclusion (ou « politiques du rebut ») et à s’engager en faveur de la justice transformative. Tout au long de l’année, nous avons réfléchi à notre thème annuel et à la manière dont il s’applique à nos vies en tant que jeunes trans et non-binaires. Nous définissons les politiques d’exclusion comme la pratique consistant à écarter un individu d’une communauté en partant du principe que celle-ci se porterait mieux sans cette personne. Cette approche élimine les individus, mais pas le problème. Nous en voyons une illustration dans le complexe carcéro-industriel. Nous voyons dans la justice transformative une réponse aux préjudices qui vise à traiter à la fois le tort causé et l’environnement ainsi que les systèmes ayant rendu ce tort possible. Nous pouvons pratiquer la justice transformatrice en nous tournant vers nous-mêmes pour susciter un changement vers l’extérieur. (Gender Justice Leadership Programs)

Selon Ransby, le problème est en partie dû au fait que les puissants créent l’illusion que les mouvements ont réussi en isolant certaines personnes. (Let’s This Radicalize You)

La Justice Transformatrice selon Mia Mingus

Son texte « Transformative Justice: A Brief Description », publié le 11 janvier 2019 sur son blog Leaving Evidence et également disponible sur TransformHarm. Il faut lire sa définition, mais de manière synthétique:

La justice transformatrice est un cadre et une approche politiques visant à répondre aux violences, aux préjudices et aux abus sans reproduire les violences ni recourir aux systèmes punitifs et carcéraux. Elle cherche à réduire les dommages, à soutenir les personnes affectées, à développer la responsabilité individuelle et collective et à cultiver les conditions qui préviennent les violences : la guérison, la sécurité, la résilience et des relations plus justes. Elle vise également à transformer les conditions sociales, structurelles et relationnelles qui rendent les violences possibles et permettent leur reproduction.

La Justice Transformatrice selon Generation Five

La Justice Transformatrice est une approche de la violence qui vise à assurer la sécurité et la responsabilisation sans recourir à l’exclusion, à la punition ni à la violence d’État ou systémique, notamment l’incarcération ou le recours aux forces de l’ordre. Les objectifs de la justice transformatrice sont les suivants (Adapté de GenerationFIVE) :

1) Sécurité, guérison et autonomisation des victimes ;
2) Responsabilisation et transformation des auteurs de violence ;
3) Action communautaire, guérison et responsabilisation ;
4) Transformation des conditions sociales qui perpétuent la violence.

L’approche de justice transformatrice développée par Generation Five repose sur trois convictions fondamentales, à savoir :

– La justice individuelle et la libération collective sont d’une importance égale, se renforcent mutuellement et sont fondamentalement indissociables : la réalisation de l’une est impossible sans celle de l’autre.
– Les conditions favorisant la violence doivent être transformées pour parvenir à la justice dans les cas individuels de violence.
Par conséquent, la justice transformatrice est à la fois une politique émancipatrice et une approche visant à instaurer la justice.
– Les réponses étatiques et systémiques à la violence — notamment le système de justice pénale et les services de protection de l’enfance — non seulement échouent à faire progresser la justice individuelle et collective, mais cautionnent et perpétuent également les cycles de violence.

Generation Five précise que la justice transformatrice ne consiste pas uniquement à traiter les conséquences d’un acte individuel : elle doit aussi transformer les conditions sociales qui rendent la violence possible.

Generation Five est une organisation citoyenne née aux États-Unis en 2000. Elle vise à mettre fin aux abus sexuels sur les enfants en l’espace de cinq générations, en renforçant les capacités des communautés et en privilégiant des approches de la violence axées sur l’émancipation, sans recourir à l’État. Son action repose sur l’éducation communautaire : il s’agit de faire comprendre la nature des abus sur les enfants, d’apprendre à repérer les schémas de maltraitance, et de savoir comment assumer sa responsabilité face à ces cycles et intervenir pour les briser. Il est crucial de déconstruire nos réflexes ancrés de pénurie et de punition pour œuvrer à l’élimination de la maltraitance intergénérationnelle ; à cet égard, le travail de Generation Five et la boîte à outils complète de *Creative Interventions* constituent des sources d’enseignement précieuses. (Creative Intervention Toolkit/Workbook — [Open Access] [Version française]) (The Cradle Community)

La justice transformatrice selon Mariame Kaba 

La Justice Transformatrice est un cadre et une approche politiques permettant de répondre à la violence, aux préjudices et aux abus. Dans sa forme la plus élémentaire, la Justice Transformatrice vise à répondre à la violence sans en engendrer davantage. On peut la concevoir comme une manière de « réparer les choses », d’établir des « relations justes » ou de construire ensemble la justice. Les réponses et interventions de justice transformatrice (Transformharm, 2020) :

1) ne dépendent pas de l’État (police, prisons, système pénal, services de l’immigration, placement familial, etc., même si certaines réponses de Justice Transformatrice s’appuient sur des services sociaux comme le soutien psychologique ou les intègrent) ;

2) ne renforcent ni ne perpétuent la violence, notamment les normes oppressives ou le vigilantisme ; et surtout,

3) cultivent activement les facteurs de prévention de la violence, tels que la guérison, la responsabilisation, la résilience et la sécurité pour toutes les personnes concernées.

La Justice Transformatrice peut être considérée comme un moyen de « faire les choses bien », d’établir une « bonne relation » ou de créer la justice ensemble » (Mingus, 2019). Les principales caractéristiques des approches de justice transformatrice sont résumées par Lamble comme suit : « Garder l’accent sur le soutien des survivants au sein de la communauté », « refuser de recourir à des menaces de punition, d’isolement ou d’exclusion ou de s’y fier », « renforcer les capacités de la communauté et développer des compétences pour l’intervention quotidienne et la prévention de la violence » et « développer une analyse plus holistique » (Lamble, 2014).

La Justice transformatrice selon The Cradle Community

La Justice Transformatrice est une approche de la réponse aux préjudices qui rejette la punition et privilégie, à la place, des interventions communautaires face à la violence ; qui soutient les personnes subissant des violences ; qui aborde le rôle de la communauté dans la facilitation de ces préjudices ; et qui instaure une culture de responsabilité collective visant à transformer les conditions permettant à ces préjudices de se produire. (The Cradle Community)

Les valeurs de The Cradle Community (UK):

● Personne n’est jetable
● Ne pas juger les réactions sans comprendre le contexte, les comportements et les réalités
● Privilégier l’impact sur l’intention
● Prioriser la guérison pour toutes et tous
● Ne pas diaboliser les personnes
● Rendre des comptes aux communautés historiquement les plus touchées par la violence interpersonnelle et structurelle
● Ne pas reproduire des schémas violents et nuisibles
● Ne pas justifier la violence en l’attribuant à la personnalité des individus
● Remettre en question les structures qui divisent la société selon des logiques binaires
● Prendre soin des personnes touchées par les conflits
● Affronter le silence et l’évitement face au préjudice et au conflit

La Justice Transformatrice nous invite à tenter de modifier les rapports de pouvoir inégaux et les dynamiques de contrôle qui ancrent la violence et les abus dans nos cultures. Il s’agit d’une approche qui privilégie le soutien aux personnes marginalisées et aux survivant·e·s, l’arrêt immédiat des préjudices ainsi que la mise en place de dispositifs de réflexion et de responsabilisation. Elle nous aide à reconstruire des communautés plus sûres, fondées sur le soin, la solidarité et l’entraide, et nous donne l’espoir de briser le cycle de la violence qui se perpétue de génération en génération. (The Cradle Community)

Une définition des différences entre conflit, préjudice, violence et abus (The Cradle Community)

Les conflits et les luttes font partie du travail. Dites-le comme vrai dès le début. Les conflits et les luttes sont le signe que quelque chose doit changer pour que le nouveau émerge […] Presque toutes les personnes interrogées ont dit la même chose : la guérison consiste à créer les conditions qui permettent à la transformation de se produire. (Susan Raffo)

CONFLIT: inévitable ; désaccord ; divergence de points de vue, d’approches ou de priorités ; rupture de la communication et/ou de la confiance

PRÉJUDICE: impact négatif ou atteinte résultant des actions d’une autre personne

VIOLENCE: actes causant directement un préjudice physique, émotionnel, psychologique, verbal ou spirituel ; implique une action délibérée

ABUS: actions par lesquelles une personne exerce, acquiert ou maintient un pouvoir sur une autre ; implique une action consciente et délibérée

Différence entre punition et conséquence (Selon Mariam Kaba)

La PUNITION inflige de la cruauté ou de la souffrance de telle sorte qu’elle empêche les personnes de « rendre une vie vivable ».

La CONSÉQUENCE permet aux victimes et aux survivant·e·s d’établir ou de maintenir des limites, réduit le pouvoir de ceux et celles qui ont causé du tort et modifie les circonstances pour permettre aux auteurs de ces actes d’assumer leurs responsabilités.

Confusion courante entre justice restauratrice et justice transformatrice

La justice transformatrice va au-delà de la relation classique entre victime et auteur d’infraction (telle qu’étudiée par la justice restauratrice) en analysant les systèmes de domination qui engendrent l’oppression […] À l’instar de la justice restauratrice, la justice transformatrice repose sur l’implication de la communauté et la responsabilisation, tout en prônant la fin des pratiques punitives et rétributives telles que l’emprisonnement, la peine de mort et la torture. Elle défend la mise en place de programmes et de services communautaires et gouvernementaux fondés sur l’éducation inclusive, la guérison, la responsabilisation et le pardon. (STK)

Là où la justice restauratrice répond principalement à un préjudice, les communautés les plus marginalisées ont besoin d’une justice qui s’attaque également aux causes structurelles de la violence. Ces débats ne sont pas uniquement théoriques. Les différentes conceptions de la justice conduisent à des réponses très différentes pour les personnes les plus exposées aux violences sexuelles, au racisme, au validisme, à la psychiatrisation ou à la criminalisation. Dans un espace de réflexion consacré aux personnes les plus invisibilisées, il est essentiel de partir des analyses développées par les communautés les plus exposées aux violences structurelles. Les perspectives abolitionnistes y occupent une place particulière, non parce qu’elles constitueraient la seule approche légitime, mais parce que ces approches de justice ont été élaborées à partir des expériences de personnes pour lesquelles les réponses institutionnelles traditionnelles – pénales, psychiatriques ou sociales – ont souvent échoué à prévenir ou à réparer les violences.

Generation Five conclut que, contrairement à la Justice Transformatrice, les modèles de justice réparatrice (ou restaurative) « se concentrent souvent sur le rétablissement du statu quo et ignorent le défi de transformer les conditions d’injustice sociale, économique et politique qui sont le contexte et la cause de la violence » (Kershnar et al., 2007 : p. 21 ; voir également Harris, 2008 : pp. 556–559 ; Zehr, 2011). (Steele, 2020)

Contrairement à la justice réparatrice, la justice transformatrice a été largement popularisée au sein des espaces de mouvements sociaux adhérant à la politique de l’abolition des prisons — un terme désignant l’opposition non seulement au système de justice pénale, mais aussi aux mesures de réforme susceptibles de légitimer le système actuel de contrôle de la criminalité (Generation FIVE, 2007 ; Herzing & Ontiveros, 2011). Rejetant le système de justice pénale, considéré comme le principal responsable de l’oppression violente exercée à l’encontre des communautés marginalisées, la justice transformatrice cherche à apporter des réponses aux violences fondées sur le genre ainsi qu’aux autres formes de violence interpersonnelle ou communautaire en privilégiant des solutions ancrées dans des cadres plus intimes, propres à la communauté ou à la société civile (Bierria et al., 2011 ; Coker, 2002). S’inscrivant dans des traditions politiques plus radicales, la justice transformatrice s’appuie sur le leadership et les intérêts des communautés marginalisées. Qu’il s’agisse d’actes de violence individuels ou communautaires, ce sont les personnes les plus touchées par la violence qui saisissent le mieux les conditions immédiates et sous-jacentes dans lesquelles s’inscrivent ces actes de violence interpersonnelle (Generation FIVE, 2007). (From carceral feminism to transformative justice: Women-of-color feminism and alternatives to incarceration)

La transformation, par opposition à la restauration, reconnaît également de manière explicite que les formes de violence interpersonnelle s’inscrivent dans un contexte de conditions structurelles incluant la pauvreté, le racisme, le sexisme, l’homophobie, le validisme et d’autres formes de violence systémique (Bierria et al., 2011 ; Coker, 2002 ; Generation FIVE, 2007). (From carceral feminism to transformative justice: Women-of-color feminism and alternatives to incarceration)

S’inscrivant dans une analyse critique du contexte néolibéral marqué par le démantèlement de l’État-providence et l’incarcération de masse, cette perspective considère le système de justice pénale comme un mécanisme qui contribue à perpétuer des conditions de violence structurelle. Dès lors, on ne peut lui faire confiance pour intervenir face aux préjudices subis (Smith, 2010). Alors que le terme « restauration » sous-entend une volonté de revenir à l’état antérieur, la transformation exige au contraire de dépasser cette situation. (From carceral feminism to transformative justice: Women-of-color feminism and alternatives to incarceration)

La justice restauratrice (JR) et la justice transformatrice (JT) partagent un engagement envers la responsabilisation, la guérison et la participation communautaire, mais elles diffèrent par leur portée et leurs priorités : la JR vise souvent à réparer le préjudice entre individus, tandis que la JT élargit cette perspective pour inclure les causes structurelles de la violence ainsi que le rôle de la communauté dans son ensemble en matière de responsabilisation – Jade Lane et al., 2026

Les principes fondamentaux d’une approche réparatrice sont : ne pas causer de préjudice supplémentaire, travailler avec les personnes concernées et rétablir des relations saines – Australian Association for Restorative Justice

Les services de justice restauratrice peuvent aider à réagir face aux préjudices en délaissant la punition des individus au profit du renforcement de notre sentiment de responsabilité collective quant aux conditions dans lesquelles les individus se causent mutuellement du tort. Les approches de Justice Transformatrice cherchent également à rétablir les relations entre les personnes après un préjudice, mais elles se concentrent sur la transformation proactive des conditions systémiques oppressives dans lesquelles ces préjudices surviennent. (Commons Library)

La Justice Transformatrice est une approche de décolonisation et de lutte contre l’oppression qui s’attaque aux systèmes de domination — tels que le racisme, le sexisme, l’homophobie, l’âgisme, l’élitisme, le classisme et le capacitisme — dans tous les conflits, qu’ils soient domestiques, interpersonnels, mondiaux ou communautaires. En bref, la Justice Transformatrice, c’est la justice restauratrice alliée à la justice sociale. Elle élargit le modèle de justice sociale — qui remet en question et identifie les injustices — afin de créer des processus organisés pour traiter ces injustices et y mettre fin. Transformative Justice Journal (2020), vol. 1.1, p. 2

Les principes et les processus de la justice restaurative (ou restauratrice) Appliqués comme alternatives à la justice pénale (et en dehors de celle-ci), offrent des réponses plus constructives et plus efficaces aux conflits, aux préjudices et aux troubles en général, et aux cas de violence sexuelle en particulier. Toutefois, les abolitionnistes s’opposent à leur intégration dans les procédures de justice pénale. En effet, le paradigme de la justice pénale — essentiellement fondé sur l’exclusion et centré sur l’attribution de la responsabilité et l’infliction de souffrance — est incompatible avec les aspirations fondamentalement inclusives de la démarche restaurative. (What about the rapist ? An abolitionist response)

Sur TransformHarm.org, le texte d’introduction à la rubrique « Restorative Justice » n’est pas une définition rédigée par Mariame Kaba elle-même, mais une définition de Howard Zehr (considéré comme un pionnier du concept moderne de justice restaurative), qu’elle a choisi de mettre en avant comme définition de référence pour cette section (https://transformharm.org/restorative-justice/) :

« La justice restauratrice est un processus qui vise à impliquer, dans la mesure du possible, toutes les personnes ayant un intérêt dans une infraction donnée, afin d’identifier collectivement les préjudices, les besoins et les obligations qui en découlent, dans le but de guérir et de réparer autant que possible les torts causés. »

Le site précise ensuite que cette conception de la justice restaurative repose sur trois postulats :

1 – lorsque des personnes et des relations sont blessées, cela crée des besoins ;
2 – ces besoins créent des obligations ;
3 – ces obligations consistent à réparer les préjudices et à « remettre les choses en ordre », ce qui constitue une réponse juste.

Puis il présente trois principes de la justice restaurative :

1. Reconnaître et réparer les préjudices causés par l’acte dommageable (restoration).
2. Encourager une responsabilité appropriée pour répondre aux besoins et réparer les torts (accountability).
3. Impliquer les personnes concernées, y compris la communauté, dans la résolution (engagement). (https://transformharm.org/restorative-justice/)

Le site fait une distinction nette entre justice restaurative et Justice Transformatrice. Par exemple, dans une ressource reprise par TransformHarm, il est expliqué que la justice restaurative met l’accent sur la réparation du préjudice, tandis que la justice transformatrice ajoute une analyse des structures sociales et des conditions qui produisent les violences. Elle cherche donc non seulement à répondre au préjudice, mais aussi à transformer les systèmes d’oppression qui l’ont rendu possible. (Punishment is Not Justice | Defying Definitions After Sexual Violence)

Cette distinction est importante. Beaucoup de personnes utilisent les deux termes comme s’ils étaient interchangeables, alors que, dans les milieux abolitionnistes auxquels participe Mariame Kaba, la justice transformatrice est précisément développée pour répondre aux limites d’une justice restaurative qui peut rester centrée sur la réparation d’un tort sans remettre en cause les structures (racisme, validisme, colonialisme, système carcéral, etc.) qui produisent ces violences. (Outil pour des Intervention Créatives, traduction de Creative Interventions Toolkit)

En lire plus sur la justice transformatrice ici.

Traduction de la brochure « Transformative Justice » de Shado-mag, une brochure rédigée par Healing Justice Ldn et No More Exclusion, Shado-mag et Abolitionist Futures.

 

Justice transformatrice et résolution des conflits

1 Qu’est-ce que la justice transformatrice ?
La justice transformatrice est une approche communautaire de la réparation des préjudices qui vise à :
– Rejeter les systèmes punitifs comme la police et le système carcéral
– Privilégier la guérison et la responsabilisation plutôt que la vengeance
– S’attaquer aux causes systémiques des préjudices afin de prévenir la répétition des cycles de violence
Tout en reconnaissant que des préjudices peuvent survenir au sein même des communautés et entre elles, la justice transformatrice affirme que celles-ci possèdent la sagesse collective, les relations et les capacités nécessaires pour réparer les préjudices et favoriser la guérison sans dépendre d’autorités extérieures ni d’institutions étatiques pour définir les besoins, les solutions et les processus de responsabilisation et de réparation. La justice transformatrice ne consiste pas à punir les « méchants », mais à transformer les conditions qui ont permis que le préjudice se produise.
La justice transformatrice est une pratique composite, façonnée par de nombreuses personnes. Elle puise ses racines dans :
– Les mouvements autochtones et les systèmes de justice communautaires.
– Les traditions radicales noires et l’organisation abolitionniste.
– Cadres de justice pour les personnes handicapées axés sur la bienveillance, l’interdépendance et la libération collective.

2 Pouvoir, responsabilité et praxis
Comprendre le pouvoir et la positionnalité
La justice transformatrice exige de nous une honnêteté quant aux détenteurs du pouvoir, aux mécanismes du préjudice et à la véritable signification de la responsabilité. Le pouvoir n’est pas seulement personnel ; il est façonné par les systèmes, l’histoire et les structures d’oppression.
Question à méditer :
Où est-ce que je détiens du pouvoir ? (Par exemple : race, classe sociale, genre, handicap, éducation, accès aux ressources)
Comment les systèmes d’oppression façonnent-ils le préjudice que nous subissons et celui que nous causons ?
À quoi ressemble la responsabilité lorsque le pouvoir est inégalement réparti ?
La responsabilité comme praxis
La responsabilité n’est pas synonyme de punition ou de honte ; elle implique une réflexion honnête, la réparation et la transformation.
La véritable responsabilité implique :
Reconnaître l’impact du préjudice, et pas seulement l’intention
S’engager à changer et à réparer, plutôt que d’éviter l’inconfort
Reconnaître comment les privilèges influencent notre responsabilité d’agir

3 Qu’est-ce que la justice transformatrice ?
Les conflits et les préjudices font partie de la vie, mais notre façon d’y réagir peut briser les cycles de violence.
Le désir de punir est réel et façonné par le monde dans lequel nous vivons. La justice transformatrice nous invite à accueillir ce sentiment, à prendre conscience de cette impasse et à la surmonter en nous posant les questions suivantes :

Quelles sont les causes profondes de ce préjudice ?
Comment pouvons-nous réparer les relations et reconstruire la confiance ?
Quelles alternatives au maintien de l’ordre, à la punition et à l’incarcération pouvons-nous mettre en pratique ?
Alors que le système pénal vise à réduire les préjudices par la punition, la justice transformatrice se concentre sur la sécurité, la guérison et la capacité d’une communauté à y remédier.
La carte pratique de la justice transformationnelle (JT) de Kai Cheng Thom offre un guide précieux, décomposant la JT en trois composantes essentielles :
1 – Désescalade
2 – Responsabilisation
3 – Guérison et réparation

4 Désescalade
La désescalade vise à réduire les dommages sur le moment, en se concentrant sur la personne lésée plutôt que sur la culpabilisation ou la vengeance.
Il s’agit de se défaire de nos conditionnements face à la violence – en allant au-delà du combat, de la fuite ou de la paralysie – afin d’intervenir de manière sûre et efficace.
Exemples de désescalade :
Créer un espace ou une séparation entre les personnes en conflit.
Utiliser des techniques de calme et d’ancrage (par exemple, une voix posée, une posture ouverte).
Redirecter l’attention pour diminuer et prévenir l’escalade.
Que faire si vous êtes témoin ?
Agir comme médiateur communautaire en utilisant la méthode des 4 D : Déléguer, Distraire et – si possible – Intervenir directement. Cela peut impliquer de détourner l’attention, de solliciter du soutien ou de créer un espace pour apaiser les tensions.

Exemple : si deux partenaires intimes en viennent aux violences, une stratégie de désescalade pourrait consister à créer une distance physique entre eux, à proposer ou à contacter des membres de la communauté de confiance pour une médiation.


5 Responsabilisation
La responsabilisation va au-delà de la simple reconnaissance des torts : elle exige des actions concrètes, la réparation et la transformation. Elle concerne également les conséquences, qui diffèrent de la punition en ce qu’elles visent à restaurer et à guérir, et non à se venger.
À quoi ressemble la responsabilisation en pratique ?
Nommer le préjudice et en reconnaître l’impact.
S’engager à changer pour prévenir tout préjudice futur.
Réparer les relations (lorsque cela est fait dans un climat de sécurité et de consentement).
Besoins et désirs après un préjudice
Les personnes ayant subi un préjudice peuvent éprouver des désirs de punition, d’exclusion ou de vengeance ; ces sentiments, qu’elles ressentent, sont nécessaires à la guérison.
S’il est important d’accueillir les sentiments de punition, il est tout aussi important d’explorer les besoins sous-jacents en reconnaissant que :
– La punition ne mène pas toujours à la guérison et peut même aggraver le préjudice.
– Les réponses de la justice transformatrice privilégient la responsabilisation et la réparation plutôt que la vengeance.

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