Dimensions de la Justice épistémique
(Nora Berenstain, Kristie Dotson, Boaventura de Sousa Santos, Miranda Fricker)
1 – L’injustice épistémique prive les personnes marginalisées du droit de savoir et de dire.
2 – L’ignorance dominante est un outil de pouvoir.
3 – Il faut reconnaître la valeur des savoirs situés.
4 – L’extractivisme épistémique est une forme de colonisation.
5 – Produire du savoir implique responsabilité et réciprocité.
6 – La justice épistémique relie savoir, soin et réparation.
Comme l’a décrit Sherene Razack,
lorsque nous avons recours au récit — que ce soit pour tisser des liens par-delà nos différences ou pour résister aux constructions patriarcales et racistes —, nous devons surmonter au moins une difficulté : la différence de position entre celui qui raconte et celui qui écoute, entre l’acte de raconter et celui d’entendre… quel que soit le contexte dans lequel le récit est employé, il ne doit jamais l’être sans esprit critique ; son potentiel en tant qu’outil de changement social est remarquable, à condition toutefois de prêter attention aux structures interprétatives qui sous-tendent la manière dont nous entendons et nous approprions les récits des groupes opprimés. (Razack 1998 : 36–37) (The Routledge International Handbook of Mad Studies; p. 135)
Parmi les nombreux autres aspects des *Mad Studies*; l’« injustice épistémique » est une théorie particulièrement pertinente pour évaluer les chances de réussite d’une coproduction transformatrice dans le domaine de la santé mentale. La « pratique épistémique » la plus élémentaire est celle qui consiste à « acquérir des connaissances en se les voyant communiquer par autrui » (Fricker, 2003 : 154). Développée par la philosophe Fricker (2007), la théorie de l’injustice épistémique permet d’expliquer comment et pourquoi les connaissances de certaines personnes se voient accorder moins de crédibilité que celles d’autres individus, en raison de préjugés sociaux et individuels. Fricker soutient que ce phénomène touche souvent les personnes les plus démunies de pouvoir au sein de la société. Ce manque de pouvoir, ainsi que les identités sociales stigmatisantes attribuées à certains groupes (comme les personnes jugées « folles » ou racialisées), rendent problématique le fait de s’exprimer et de faire valoir ses propres connaissances. L’injustice épistémique survient donc lorsqu’une personne subit un tort « spécifiquement en tant que sujet connaissant » (Fricker, 2007 : 18). En d’autres termes, le statut et l’identité sociale d’une personne déterminent si ses connaissances sont perçues comme fiables et crédibles ; or, la décision quant à ce qui est légitime et vrai revient souvent aux membres les plus puissants de la société (Fricker, 2003). Fricker qualifie ce phénomène d’« injustice testimoniale » ; celle-ci se produit lorsque « les préjugés de l’auditeur conduisent à accorder au locuteur moins de crédibilité qu’il ne le mérite » (Fricker, 2003 : 154), constituant ainsi une forme d’oppression, voire une « violence épistémique » (Dotson, 2011). Selon Fricker, si « les préjugés de l’auditeur rabaissent indûment son jugement sur la crédibilité [du locuteur], alors la circulation des connaissances est bloquée, et les vérités ne parviennent pas à passer du sujet connaissant à celui qui cherche à savoir » (Fricker, 2008 : 69). Fricker décrit également l’« injustice herméneutique » comme une composante de l’injustice épistémique ; LeBlanc et Kinsella la définissent comme relevant de « l’art de l’interprétation, qui affecte la capacité des personnes à s’exprimer ou à être comprises » (LeBlanc et Kinsella, 2016 : 67). Ils affirment que « les injustices herméneutiques se manifestent par le manque d’opportunités pour les personnes dites « folles » de participer à la création de ressources interprétatives permettant de donner du sens à la folie » (LeBlanc et Kinsella, 2016 : 67). Bien que cette théorie soit pertinente pour examiner les limites de la coproduction lorsqu’il s’agit de générer de nouvelles façons de comprendre la folie et d’y répondre, la notion d’« injustice testimoniale » s’avère plus pertinente pour notre exploration de la coproduction transformatrice ; en effet, le processus de coproduction implique un « échange testimonial » au cours duquel les connaissances des locuteurs peuvent être discréditées par les auditeurs (ou enquêteurs) qui nourrissent des préjugés sociaux et individuels spécifiques à l’égard de ces locuteurs (en tant que détenteurs de savoir). (The Routledge International Handbook of Mad Studies)
Le concept d’« ouverture critique réflexive à la parole d’autrui » de Fricker semble offrir une perspective utile pour résoudre les problèmes éthiques et pratiques, apparemment insolubles, qui surgissent lors de l’échange testimonial entre professionnels et usagers des services ou survivants. Cette ouverture repose sur ce qu’elle nomme la « sensibilité testimoniale ». Elle écrit qu’« une sensibilité testimoniale adéquatement formée permet à l’auditeur de répondre à la parole d’autrui avec le type d’ouverture critique requis pour un partage des connaissances totalement exempt d’effort » (Fricker, 2003 : 163). La sensibilité testimoniale est influencée par la socialisation des auditeurs ainsi que par leur expérience individuelle. Fricker précise que « la sensibilité testimoniale doit donc être façonnée par des expériences collectives et individuelles décrites en termes riches et socialement spécifiques, relatifs à la fiabilité des locuteurs issus de différents milieux sociaux dans des contextes variés » (Fricker, 2003 : 161). Ainsi, dans le cadre d’une coproduction transformatrice, les professionnels impliqués doivent être conscients du contexte dans lequel ils opèrent. Ils doivent également être conscients de leur propre position en tant qu’auditeurs et rester attentifs à l’influence qu’exercent leur socialisation et les pratiques institutionnelles sur leur perception du locuteur ainsi que sur le degré de crédibilité accordé aux connaissances de ce dernier. (The Routledge International Handbook of Mad Studies)
Voir aussi le glossaire qui traite de la terminologie du champ épistémique: Épistémologie du point de vue (Stand point theory), Décolonialité combative, Effacement épistémique, Injustice épistémique, Injustice testimoniale, agentivité épistémique, Injustice herméneutique, Injustice testimoniale, Injustice contributive, Justice cognitive, Liberté épistémique, Violence épistémique, désobéissance épistémique, Appropriation épistémique, Gaslighting épistémique, Extractivisme épistémique, Dépendance épistémique, Colonialité épistémique, Diversité épistémique, Ignorance herméneutique, Sensibilité testimoniale, Privilège épistémique, Exclusion épistémique, Traditions épistémiques, Vertu épistémique, Sites épistémiques, Cadre épistémique, Contributions épistémiques, Changement épistémique, Travail épistémique, Domaine épistémique, Résistance épistémique, Humilité épistémique, Interdépendance épistémique, Égalité épistémique, Autorité épistémique, monopole épistémique, Préjudice épistémique, Marginalisation épistémique, Hiérarchie épistémique, Frontières épistémiques, Apartheid épistémique, Sujet épistémiquement privilégié, …